[Le] christianisme dévoilé, ou Examen des principes et des effets de la religion chrétienne1

[par feu M. Boulanger...]

(Thiry Paul-Henri, baron d'Holbach)

PREFACE

Lettre de l'auteur

à

Monsieur .

Je reçois, monsieur, avec reconnoissance les observations que vous m'envoyez sur mon ouvrage. Si je suis sensible aux éloges que vous daignez en faire, j'aime trop la vérité, pour me choquer de la franchise avec laquelle vous me proposez vos objections ; je les trouve assez graves, pour mériter toute mon attention. Ce seroit être bien peu philosophe, que de n'avoir point le courage d'entendre contredire ses opinions. Nous ne sommes point des théologiens ; nos démêlés sont de nature à se terminer à l'amiable ; ils ne doivent ressembler en rien à ceux des apôtres de la superstition, qui ne cherchent qu'à se surprendre mutuellement par des argumens captieux, et qui, aux dépens de la bonne foi, ne combattent jamais que pour défendre la cause de leur vanité et de leur propre entêtement. Nous desirons tous deux le bien du genre humain ; nous cherchons la vérité ; nous ne pouvons, cela posé, manquer d'être d'accord.

Vous commencez par admettre la nécessité d'examiner la religion et de soumettre ses opinions au tribunal de la raison ; vous convenez que le christianisme ne peut soutenir cet examen, et qu'aux yeux du bon sens il ne paroîtra jamais qu'un tissu d'absurdités, de fables décousues, de dogmes insensés, de cérémonies puériles, de notions empruntées des chaldéens, des égyptiens, des phéniciens, des grecs et des romains. En un mot, vous avouez que ce système religieux n'est que le produit informe de presque toutes les anciennes superstitions, enfantées par le fanatisme oriental, et diversement modifiées par les circonstances, les tems, les intérêts, les caprices, les préjugés de ceux qui se sont depuis donnés pour des inspirés, pour des envoyés de Dieu, pour des interprêtes de ses volontés nouvelles. Vous frémissez des horreurs que l'esprit intolérant des chrétiens leur a fait commettre, toutes les fois qu'ils en ont eu le pouvoir ; vous sentez qu'une religion, fondée sur un dieu sanguinaire, ne peut être qu'une religion de sang ; vous gémissez de cette phrénésie, qui s'empare dès l'enfance de l'esprit des princes et des peuples, et les rend également esclaves de la superstition et de ses prêtres, les empêche de connoître leurs véritables intérêts, les rend sourds à la raison, les détourne des grands objets qui devroient les occuper. Vous reconnoissez qu'une religion, fondée sur l'enthousiasme, ou sur l'imposture, ne peut avoir de principes assurés, doit être une source éternelle de disputes, doit toujours finir par causer des troubles, des persécutions et des ravages, surtout lorsque la puissance politique se croira indispensablement obligée d'entrer dans ses querelles. Enfin, vous allez jusqu'à convenir qu'un bon chrétien, qui suit littéralement la conduite que l'évangile lui prescrit, comme la plus parfaite, ne connoît en ce monde aucun des rapports sur lesquels la vraie morale est fondée, et ne peut être qu'un misanthrope inutile, s'il manque d'énergie, et n'est qu'un fanatique turbulent, s'il a l'ame échauffée.

Après ces aveux, comment peut-il se faire que vous jugiez que mon ouvrage est dangereux ? Vous me dites que le sage doit penser pour lui seul ; qu'il faut une religion, bonne, ou mauvaise, au peuple ; qu'elle est un frein nécessaire aux esprits simples et grossiers, qui sans elle n'auroient plus de motifs pour s'abstenir du crime et du vice. Vous regardez la réforme des préjugés religieux comme impossible ; vous jugez que les princes, qui peuvent seuls l'opérer, sont trop intéressés à maintenir leurs sujets dans un aveuglement dont ils profitent. Voilà, si je ne me trompe, les objections les plus fortes que vous m'ayez faites, je vais tâcher de les lever.

D'abord je ne crois pas qu'un livre puisse être dangereux pour le peuple. Le peuple ne lit pas plus qu'il ne raisonne ; il n'en n'a, ni le loisir, ni la capacité : d'un autre côté, ce n'est pas la religion, c'est la loi qui contient les gens du peuple, et quand un insensé leur diroit de voler ou d'assassiner, le gibet les avertiroit de n'en rien faire. Au surplus, si par hazard il se trouvoit parmi le peuple un homme en état de lire un ouvrage philosophique, il est certain que cet homme ne seroit pas communément un scélérat à craindre. Les livres ne sont faits que pour la partie d'une nation, que ses circonstances, son éducation, ses sentimens, mettent au-dessus du crime. Cette portion éclairée de la société, qui gouverne l'autre, lit et juge les ouvrages ; s'ils contiennent des maximes fausses, ou nuisibles, ils sont bientôt, ou condamnés à l'oubli, ou dévoués à l'exécration publique : s'ils contiennent des vérités, ils n'ont aucun danger à courir. Ce sont des fanatiques, des prêtres et des ignorans, qui font les revolutions ; les personnes éclairées, désintéressées et sensées, sont toujours amies du repos. Vous n'êtes point, monsieur, du nombre de ces penseurs pusillanimes, qui croyent que la vérité soit capable de nuire : elle ne nuit qu'à ceux qui trompent les hommes, et elle sera toujours utile au reste du genre humain.

Tout a dû vous convaincre depuis long-tems, que tous les maux, dont notre espéce est affligée, ne viennent que de nos erreurs, de nos intérêts mal entendus, de nos préjugés, des idées fausses que nous attachons aux objets. En effet, pour peu que l'on ait de suite dans l'esprit, il est aisé de voir que ce sont en particulier les préjugés religieux qui ont corrompu la politique et la morale. Ne sont-ce pas des idées religieuses et surnaturelles qui firent regarder les souverains comme des dieux ? C'est donc la religion qui fit éclore les despotes et les tyrans ; ceux-ci firent de mauvaises loix ; leur exemple corrompit les grands ; les grands corrompirent les peuples ; les peuples viciés devinrent des esclaves malheureux, occupés à se nuire, pour plaire à la grandeur, et pour se tirer de la misere. Les rois furent appellés les images de Dieu ; ils furent absolus comme lui ; ils créerent le juste et l'injuste ; leurs volontés sanctifierent souvent l'oppression, la violence, la rapine ; et ce fut par la bassesse, par le vice et le crime, que l'on obtint la faveur. C'est ainsi que les nations se sont remplies de citoyens pervers, qui, sous des chefs corrompus par des notions religieuses, se firent continuellement une guerre ouverte, ou clandestine, et n'eurent aucuns motifs pour pratiquer la vertu.

Dans des sociétés ainsi constituées, que peut faire la religion ? Ses terreurs éloignées, ou ses promesses ineffables, ont-elles jamais empêché les hommes de se livrer à leurs passions, ou de chercher leur bonheur par les voies les plus faciles ? Cette religion a-t-elle influé sur les moeurs des souverains, qui lui doivent leur pouvoir divin ? Ne voyons-nous pas des princes, remplis de foi, entreprendre à chaque instant les guerres les plus injustes ; prodiguer inutilement le sang et les biens de leurs sujets ; arracher le pain des mains du pauvre, pour augmenter les trésors du riche insatiable ; permettre et même ordonner le vol, les concussions, les injustices ? Cette religion, que tant de souverains regardent comme l'appui de leur trône, les rend-elle donc plus humains, plus réglés, plus tempérans, plus chastes, plus fidéles à leurs sermens ? Hélas ! Pour peu que nous consultions, l'histoire, nous y verrons des souverains orthodoxes, zélés et religieux jusqu'au scrupule, être en même tems des parjures, des usurpateurs, des adulteres, des voleurs, des assassins, des hommes enfin qui agissent comme s'ils ne craignoient point ce dieu qu'ils honorent de bouche. Parmi ces courtisans qui les entourent, nous verrons un alliage continuel de christianisme et de crime, de dévotion et d'iniquité, de foi et de vexations, de religion et de trahisons. Parmi ces prêtres d'un dieu pauvre et crucifié, qui fondent leur existence sur sa religion, qui prétendent que sans elle il ne peut y avoir de morale, ne voyons-nous pas régner l'orgueil, l'avarice, la lubricité, l'esprit de domination et de vengeance ? Leurs prédications continuelles, et réitérées depuis tant de siécles, ont-elles véritablement influé sur les moeurs des nations ? Les conversions, que leurs discours opérent, sont-elles vraiment utiles ? Changent-elles les cœurs des peuples qui les écoutent ? De l'aveu même de ces docteurs, ces conversions sont très-rares, ils vivent toujours dans la lie des siécles ; la perversité humaine augmente chaque jour, et chaque jour ils déclament contre des vices et des crimes, que la coutume autorise, que le gouvernement encourage, que l'opinion favorise, que le pouvoir récompense, et que chacun se trouve intéressé à commettre, sous peine d'être malheureux.

Ainsi, de l'aveu même de ses ministres, la religion, dont les préceptes ont été inculqués dès l'enfance et se répétent sans relâche, ne peut rien contre la dépravation des moeurs. Les hommes mettent toujours la religion de côté, dès qu'elle s'oppose à leurs desirs ; ils ne l'écoutent que lorsqu'elle favorise leurs passions, lorsqu'elle s'accorde avec leur tempérament, et avec les idées qu'ils se font du bonheur. Le libertin s'en mocque, lorsqu'elle condamne ses débauches ; l'ambitieux la méprise, lorsqu'elle met des bornes à ses voeux ; l'avare ne l'écoute point, lorsqu'elle lui dit de répandre des bienfaits ; le courtisan rit de sa simplicité, quand elle lui ordonne d'être franc et sincere. D'un autre côté, le souverain est docile à ses leçons, lorsqu'elle lui dit qu'il est l'image de la divinité ; qu'il doit être absolu comme elle ; qu'il est le maître de la vie et des biens de ses sujets ; qu'il doit les exterminer, quand ils ne pensent point comme lui. Le bilieux écoute avidement les préceptes de son prêtre, quand il lui ordonne de haïr ; le vindicatif lui obéit, quand il lui permet de se venger lui-même, sous prétexte de venger son dieu. En un mot, la religion ne change rien aux passions des hommes, ils ne l'écoutent, que lorsqu'elle parle à l'unisson de leurs desirs ; elle ne les change qu'au lit de la mort : alors leur changement est inutile au monde, et le pardon du ciel, que l'on promet au repentir infructueux des mourans, encourage les vivans à persister dans le désordre jusqu'au dernier instant.

En vain la religion prêcheroit-elle la vertu, lorsque cette vertu devient contraire aux intérêts des hommes, ou ne les mene à rien. On ne peut donner des moeurs à une nation dont le souverain est lui-même sans moeurs et sans vertu ; où les grands regardent cette vertu, comme une foiblesse ; où les prêtres la dégradent par leur conduite ; où l'homme du peuple, malgré les belles harangues de ses prédicateurs, sent bien que, pour se tirer de la misere, il faut se prêter aux vices de ceux qui sont plus puissans que lui. Dans des sociétés ainsi constituées, la morale ne peut être qu'une spéculation stérile, propre à exercer l'esprit, sans influer sur la conduite de personne, sinon d'un petit nombre d'hommes, que leur tempérament a rendus modérés et contens de leur sort. Tous ceux qui voudront courir à la fortune, ou rendre leur sort plus doux, se laisseront entraîner par le torrent général, qui les forcera de franchir les obstacles que la conscience leur oppose.

Ce n'est donc point le prêtre, c'est le souverain, qui peut établir les moeurs dans un état. Il doit prêcher par son exemple ; il doit effrayer le crime par des châtimens ; il doit inviter à la vertu par des récompenses ; il doit surtout veiller à l'éducation publique, afin que l'on ne seme dans les coeurs de ses sujets, que des passions utiles à la société. Parmi nous, l'éducation n'occupe presque point la politique ; celle-ci montre l'indifférence la plus profonde sur l'objet le plus essentiel au bonheur des états. Chez presque tous les peuples modernes, l'éducation publique se borne à enseigner des langues inutiles à la plûpart de ceux qui les apprennent ; au lieu de la morale, on inculque aux chrétiens, les fables merveilleuses et les dogmes inconcevables d'une religion très-opposée à la droite raison : dès le premier pas que le jeune homme fait dans ses études, on lui apprend qu'il doit renoncer au témoignage de ses sens, soumettre sa raison, qu'on lui décrie comme un guide infidéle, et s'en rapporter aveuglément à l'autorité de ses maîtres. Mais quels sont ces maîtres ? Ce sont des prêtres, intéressés à maintenir l'univers dans des opinions dont seuls ils recueillent les fruits. Ces pédagogues mercénaires, pleins d'ignorance et de préjugés, sont rarement eux-mêmes au ton de la société. Leurs ames abjectes et rétrécies sont-elles bien capables d'instruire leurs éléves de ce qu'elles ignorent elles-mêmes ?

Des pédans, avilis aux yeux mêmes de ceux qui leur confient leurs enfans, sont-ils bien en état d'inspirer à leurs éléves le desir de la gloire, une noble émulation, les sentiments généreux, qui sont la source de toutes les qualités utiles à la république ? Leur apprendront-ils à aimer le bien public, à servir la patrie, à connoître les devoirs de l'homme et du citoyen, du pere de famille et des enfans, des maîtres et des serviteurs ? Non sans doute ; l'on ne voit sortir des mains de ces guides ineptes et méprisables, que des ignorans superstitieux, qui, s'ils ont profité des leçons qu'ils ont reçues, ne savent rien des choses nécessaires à la société, dont ils vont devenir des membres inutiles.

De quelque côté que nous portions nos regards, nous verrons l'étude des objets les plus importans pour l'homme, totalement négligée. La morale, sous laquelle je comprens aussi la politique, n'est presque comptée pour rien dans l'éducation européenne ; la seule morale qu'on apprenne aux chrétiens, c'est cette morale enthousiaste, impraticable, contradictoire, incertaine, que nous voyons contenue dans l'évangile ; elle n'est propre, comme je crois l'avoir prouvé, qu'à dégrader l'esprit, qu'à rendre la vertu haïssable, qu'à former des esclaves abjects, qu'à briser le ressort de l'ame ; ou bien, si elle est semée dans des esprits échauffés, elle n'en fait que des fanatiques turbulens, capables d'ébranler les fondemens des sociétés. Malgré l'inutilité et la perversité de la morale que le christianisme enseigne aux hommes, ses partisans osent nous dire que sans religion l'on ne peut avoir des moeurs. Mais qu'est-ce qu'avoir des moeurs, dans le langage des chrétiens ? C'est prier sans relâche, c'est fréquenter les temples, c'est faire pénitence, c'est s'abstenir des plaisirs, c'est vivre dans le recueillement et la retraite. Quel bien résulte-t'il pour la société de ces pratiques, que l'on peut observer, sans avoir l'ombre de la vertu ? Si des moeurs de cette espéce conduisent au ciel, elles sont très inutiles à la terre. Si ce sont là des vertus, il faut convenir que sans religion l'on n'a point de vertus. Mais, d'un autre côté, on peut observer fidélement tout ce que le christianisme recommande, sans avoir aucune des vertus que la raison nous montre comme nécessaires au soutien des sociétés politiques.

Il faut donc bien distinguer la morale religieuse de la morale politique : la premiere fait des saints, l'autre des citoyens ; l'une fait des hommes inutiles ou même nuisibles au monde, l'autre doit avoir pour objet de former à la société des membres utiles, actifs, capables de la servir, qui remplissent les devoirs d'époux, de peres, d'amis, d'associés, quelques soient d'ailleurs leurs opinions métaphisiques, qui, quoiqu'en dise la théologie, sont bien moins sûres que les regles invariables du bon sens. En effet, il est certain que l'homme est un être sociable, qui cherche en tout son bonheur ; qu'il fait le bien, lorsqu'il y trouve son intérêt ; qu'il n'est si communément méchant, que parce que sans celà il seroit obligé de renoncer au bien être. Cela posé, que l'éducation enseigne aux hommes à connoître les rapports qui subsistent entr'eux, et les devoirs qui découlent de ces rapports ; que le gouvernement, à l'aide des loix, des récompenses et des peines, confirme les leçons que l'éducation aura données ; que le bonheur accompagne les actions utiles et vertueuses ; que la honte, le mépris, le châtiment, punissent le crime et le vice, alors les hommes auront une morale humaine, fondée sur leur propre nature, sur les besoins des nations,

sur l'intérêt des peuples et de ceux qui les gouvernent. Cette morale, indépendante des notions sublimes de la théologie, n'aura peut-être rien de commun avec la morale religieuse ; mais la société n'aura rien à perdre avec cette derniere morale, qui, comme on l'a prouvé, s'oppose à chaque instant au bonheur des états, au repos des familles, à l'union des citoyens.

Un souverain, à qui la société a confié l'autorité suprême, tient dans ses mains les grands mobiles qui agissent sur les hommes ; il a plus de pouvoir que les dieux, pour établir et réformer les moeurs. Sa présence, ses récompenses, ses menaces, que dis-je ? Un seul de ses regards, peuvent bien plus que tous les sermons des prêtres. Les honneurs de ce monde, les dignités, les richesses, agissent bien plus fortement sur les hommes les plus religieux, que toutes les espérances pompeuses de la religion. Le courtisan le plus dévot craint plus son roi que son dieu. C'est donc, je le répéte, le souverain qui doit prêcher ; c'est à lui qu'il appartient de réformer les moeurs ; elles seront bonnes, lorsque le prince sera bon et vertueux lui-même, lorsque les citoyens recevront une éducation honnête, qui, en leur inspirant de bonne heure des principes vertueux, les habituera à honorer la vertu, à détester le crime, à mépriser le vice, à craindre l'infamie. Cette éducation ne sera point infructueuse, lorsque des exemples continuels prouveront aux citoyens que c'est par des talens et des vertus que l'on parvient aux honneurs, au bien être, aux distinctions, à la considération, à la faveur, et que le vice ne conduit qu'au mépris et à l'ignominie. C'est à la tête d'une nation nourrie dans ces principes, qu'un prince éclairé sera réellement grand, puissant et respecté. Ses prédications seront plus efficaces que celles de ces prêtres, qui, depuis tant de siécles, déclament inutilement contre la corruption publique.

Si les prêtres ont usurpé sur la puissance souveraine le droit d'instruire les peuples, que celle-ci reprenne ses droits, ou du moins qu'elle ne souffre point qu'ils jouissent exclusivement de la liberté de régler les moeurs des nations et de leur parler de la morale ; que le monarque réprime ces prêtres eux-mêmes, quand ils enseigneront des maximes visiblement nuisibles au bien de la société. Qu'ils enseignent, s'il leur plaît, que leur dieu se change en pain, mais qu'ils n'enseignent jamais que l'on doit haïr, ou détruire ceux qui refusent de croire ce mystere ineffable. Que dans la société nul inspiré n'ait la faculté de soulever les sujets contre l'autorité, de semer la discorde, de briser les liens qui unissent les citoyens entr'eux, de troubler la paix publique pour des opinions. Le souverain, quand il voudra, pourra contenir le sacerdoce lui-même. Le fanatisme est honteux quand il se voit privé d'appui ; les prêtres eux-mêmes attendent du prince les objets de leurs desirs, et la plûpart d'entr'eux sont toujours disposés à lui sacrifier les intérêts prétendus de la religion et de la conscience, quand ils jugent ce sacrifice nécessaire à leur fortune.

Si l'on me dit que les princes se croiront toujours intéressés à maintenir la religion et à ménager ses ministres, au moins par politique, lors même qu'ils en seront détrompés intérieurement ; je réponds qu'il est aisé de convaincre les souverains par une foule d'exemples, que la religion chrétienne fut cent fois nuisible à leurs pareils ; que le sacerdoce fut et sera toujours le rival de la royauté ; que les prêtres chrétiens sont par leur essence les sujets les moins soumis : je réponds, qu'il est facile de faire sentir à tout prince éclairé, que son intérêt véritable est de commander à des peuples heureux ; que c'est du bien être qu'il leur procure, que dépendra sa propre sûreté et sa propre grandeur ; en un mot, que son bonheur est lié à celui de son peuple, et qu'à la tête d'une nation, composée de citoyens honnêtes et vertueux, il sera bien plus fort, qu'à la tête d'une troupe d'esclaves ignorans et corrompus, qu'il est forcé de tromper, pour pouvoir les contenir, et d'abreuver d'impostures, pour en venir à bout.

Ainsi, ne désespérons point que quelque jour la vérité ne perce jusqu'au trône. Si les lumieres de la raison et de la science ont tant de peines à parvenir jusqu'aux princes, c'est que des prêtres intéressés, et des courtisans faméliques, cherchent à les retenir dans une enfance perpétuelle, leur montrent le pouvoir et la grandeur dans des chiméres, et les détournent des objets nécessaires à leur vrai bonheur. Tout souverain, qui aura le courage de penser par lui-même, sentira que sa puissance sera toujours chancelante et précaire, tant qu'elle n'aura d'appui que dans les phantômes de sa religion, les erreurs des peuples, les caprices du sacerdoce. Il sentira les inconvéniens résultans d'une administration fanatique, qui jusqu'ici n'a formé que des ignorans présomptueux, des chrétiens opiniâtres et souvent turbulens, des citoyens incapables de servir l'état, des peuples imbécilles, prêts à recevoir les impressions des guides qui les égarent ; il sentira les ressources immenses que mettroient dans ses mains les biens si long-tems usurpés sur la nation par des hommes inutiles, qui, sous prétexte de l'instruire, la trompent et la dévorent. à ces fondations religieuses, dont le bon sens rougit, qui n'ont servi qu'à récompenser la paresse, qu'à entretenir l'insolence et le luxe, qu'à favoriser l'orgueil sacerdotal, un prince ferme et sage substituera des établissemens utiles à l'état, propres à faire germer les talens, à former la jeunesse, à récompenser les services et les vertus, à soulager des peuples, à faire éclore des citoyens.

Je me flatte, monsieur, que ces réfléxions me disculperont à vos yeux. Je ne prétens point aux suffrages de ceux qui se croyent intéressés aux maux de leurs concitoyens ; ce n'est point eux que je cherche à convaincre ; on ne peut rien prouver à des hommes vicieux et déraisonnables. J'ose donc espérer que vous cesserez de regarder mon livre comme dangereux et mes espérances comme totalement chimériques. Beaucoup d'hommes sans mœurs ont attaqué la religion, parce qu'elle contrarioit leurs penchans ; beaucoup de sages l'ont méprisée, parce qu'elle leur paroissoit ridicule ; beaucoup de personnes l'ont regardée comme indifférente, parce qu'elles n'en ont point senti les vrais inconvéniens : comme citoyen, je l'attaque, parce qu'elle me paroît nuisible au bonheur de l'état, ennemie des progrès de l'esprit humain, opposée à la saine morale, dont les intérêts de la politique ne peuvent jamais se séparer. Il me reste à vous dire avec un poëte ennemi, comme moi, de la superstition : si tibi... etc. . Je suis, etc...

Paris le 4 mai 1758.

CHAPITRE 1

Introduction

De la nécessité d'examiner sa religion, et des obstacles que l'on rencontre dans cet examen

Un être raisonnable doit dans toutes ses actions se proposer son propre bonheur et celui de ses semblables. La religion, que tout concourt à nous montrer comme l'objet le plus important à notre félicité temporelle et éternelle, n'a des avantages pour nous, qu'autant qu'elle rend notre existence heureuse en ce monde, et qu'autant que nous sommes assurés qu'elle remplira les promesses flateuses qu'elle nous fait pour un autre. Nos devoirs, envers le dieu que nous regardons comme le maître de nos destinées, ne peuvent être fondés que sur les biens que nous en attendons, ou sur les maux que nous craignons de sa part : il est donc nécessaire que l'homme examine les motifs de ses espérances et de ses craintes ; il doit, pour cet effet, consulter l'expérience et la raison, qui seules peuvent le guider ici bas ; par les avantages que la religion lui procure dans le monde visible qu'il habite, il pourra juger de la réalité de ceux qu'elle lui fait espérer dans un monde invisible, vers lequel elle lui ordonne de tourner ses regards.

Les hommes, pour la plûpart, ne tiennent à leur religion que par habitude ; ils n'ont jamais examiné sérieusement les raisons qui les y attachent, les motifs de leur conduite, les fondemens de leurs opinions : ainsi la chose, que tous regardent comme la plus importante pour eux, fut toujours celle qu'ils craignirent le plus d'approfondir ; ils suivent les routes que leurs peres leur ont tracées ; ils croyent, parce qu'on leur a dit dès l'enfance qu'il falloit croire ; ils esperent, parce que leurs ancêtres ont espéré ; ils tremblent, parce que leurs devanciers ont tremblé ; presque jamais ils n'ont daigné se rendre compte des motifs de leur croyance. Très-peu d'hommes ont le loisir d'examiner, ou la capacité d'envisager les objets de leur vénération habituelle, de leur attachement peu raisonné, de leurs craintes traditionelles ; les nations sont toujours entraînées par le torrent de l'habitude, de l'exemple, du préjugé : l'éducation habitue l'esprit aux opinions les plus monstrueuses, comme le corps aux attitudes les plus gênantes : tout ce qui a duré longtems paroît sacré aux hommes ; ils se croiroient coupables, s'ils portoient leurs regards téméraires sur les choses revêtues du sceau de l'antiquité : prévenus en faveur de la sagesse de leurs peres, ils n'ont point la présomption d'examiner après eux ; ils ne voyent point que de tous tems l'homme fut la dupe de ses préjugés, de ses espérances et de ses craintes, et que les mêmes raisons lui rendirent presque toujours l'examen également impossible.

Le vulgaire, occupé de travaux nécessaires à sa subsistance, accorde une confiance aveugle à ceux qui prétendent le guider ; il se repose sur eux du soin de penser pour lui ; il souscrit sans peine à tout ce qu'ils lui prescrivent ; il croiroit offenser son dieu, s'il doutoit un instant de la bonne foi de ceux qui lui parlent en son nom. Les grands, les riches, les gens du monde, lors même qu'ils sont plus éclairés que le vulgaire, se trouvent intéressés à se conformer aux préjugés reçus, et même à les maintenir ; ou bien, livrés à la mollesse, à la dissipation et aux plaisirs, ils sont totalement incapables de s'occuper d'une religion qu'ils font toujours céder à leurs passions, à leurs penchans, et au desir de s'amuser. Dans l'enfance, nous recevons toutes les impressions qu'on veut nous donner ; nous n'avons, ni la capacité, ni l'expérience, ni le courage nécessaires pour douter de ce que nous enseignent ceux dans la dépendance desquels notre foiblesse nous met. Dans l'adolescence, les passions fougueuses et l'ivresse continuelle de nos sens nous empêchent de songer à une religion trop épineuse et trop triste pour nous occuper agréablement : si par hasard un jeune homme l'examine, c'est sans suite, ou avec partialité ; un coup d'oeil superficiel le dégoûte bientôt d'un objet si déplaisant. Dans l'âge mûr, des soins divers, des passions nouvelles, des idées d'ambition, de grandeur, de pouvoir, le desir des richesses, des occupations suivies, absorbent toute l'attention de l'homme fait, ou ne lui laissent que peu de momens pour songer à cette religion, que jamais il n'a le loisir d'approfondir. Dans la vieillesse, des facultés engourdies, des habitudes identifiées avec la machine, des organes affoiblis par l'âge et les infirmités, ne nous permettent plus de remonter à la source de nos opinions enracinées ; la crainte de la mort, que nous avons devant les yeux, rendroit d'ailleurs très-suspect un examen auquel la terreur préside communément.

C'est ainsi que les opinions religieuses, une fois admises, se maintiennent pendant une longue suite de siécles ; c'est ainsi que d'âge en âge les nations se transmettent des idées qu'elles n'ont jamais examinées ; elles croyent que leur bonheur est attaché à des institutions dans lesquelles un examen plus mûr leur montreroit la source de la plûpart de leurs maux. L'autorité vient encore à l'appui des préjugés des hommes, elle leur défend l'examen, elle les force à l'ignorance, elle se tient toujours prête à punir quiconque tenteroit de les désabuser. Ne soyons donc point surpris, si nous voyons l'erreur presque identifiée avec la race humaine ; tout semble concourir à éterniser son aveuglement ; toutes les forces se réunissent pour lui cacher la vérité : les tyrans la détestent et l'oppriment, parce qu'elle ose discuter leurs titres injustes et chimériques ; le sacerdoce la décrie, parce qu'elle met au néant ses prétentions fastueuses ; l'ignorance, l'inertie, et les passions des peuples, les rendent complices de ceux qui se trouvent intéressés à les aveugler, pour les tenir sous le joug, et pour tirer parti de leurs infortunes : par-là, les nations gémissent sous des maux héréditaires, jamais elles ne songent à y remédier, soit parce qu'elles n'en connoissent point la source, soit parce que l'habitude les accoutume au malheur et leur ôte même le desir de se soulager. Si la religion est l'objet le plus important pour nous, si elle influe nécessairement sur toute la conduite de la vie, si ses influences s'étendent non-seulement à notre existence en ce monde, mais encore à celle que l'homme se promet pour la suite, il n'est sans doute rien qui demande un examen plus sérieux de notre part : cependant c'est de toutes les choses celle dans la quelle le commun des hommes montre le plus de crédulité ; le même homme, qui apportera l'examen le plus sérieux dans la chose la moins intéressante à son bien-être, ne se donne aucune peine pour s'assurer des motifs qui le déterminent à croire, ou à faire des choses, desquelles, de son aveu, dépend sa félicité temporelle et éternelle ; il s'en rapporte aveuglément à ceux que le hasard lui a donnés pour guides ; il se repose sur eux du soin d'y penser pour lui, et parvient à se faire un mérite de sa paresse même et de sa crédulité : en matiere de religion, les hommes se font gloire de rester toujours dans l'enfance et dans la barbarie. Cependant il se trouva dans tous les siécles des hommes, qui, détrompés des préjugés de leurs concitoyens, oserent leur montrer la vérité. Mais que pouvoit leur foible voix contre des erreurs sucées avec le lait, confirmées par l'habitude, autorisées par l'exemple, fortifiées par une politique souvent complice de sa propre ruine ?

Les cris imposans de l'imposture réduisirent bientôt au silence ceux qui voulurent réclamer en faveur de la raison ; en vain le philosophe essaya-t-il d'inspirer aux hommes du courage, tandis que leurs prêtres et leurs rois les forcerent de trembler. Le plus sûr moyen de tromper les hommes, et de perpétuer leurs préjugés, c'est de les tromper dans l'enfance : chez presque tous les peuples modernes, l'éducation ne semble avoir pour objet que de former des fanatiques, des dévots, des moines, c'est-à-dire, des hommes nuisibles, ou inutiles à la société ; on ne songe nulle part à former des citoyens : les princes eux-mêmes, communément victimes de l'éducation superstitieuse qu'on leur donne, demeurent toute leur vie dans l'ignorance la plus profonde de leurs devoirs et des vrais intérêts de leurs états ; ils s'imaginent avoir tout fait pour leurs sujets, s'ils leur font remplir l'esprit d'idées religieuses, qui tiennent lieu de bonnes loix, et qui dispensent leurs maîtres du soin pénible de les bien gouverner. La religion ne semble imaginée que pour rendre les souverains et les peuples également esclaves du sacerdoce ; celui-ci n'est occupé qu'à susciter des obstacles continuels au bonheur des nations ; par-tout où il régne, le souverain n'a qu'un pouvoir précaire, et les sujets sont dépourvus d'activité, de science, de grandeur d'ame, d'industrie, en un mot des qualités nécessaires au soutien de la société.

Si dans un état chrétien on voit quelqu'activité, si l'on y trouve de la science, si l'on y rencontre des mœurs sociales, c'est qu'en dépit de leurs opinions religieuses, la nature, toutes les fois qu'elle le peut, ramene les hommes à la raison et les force de travailler à leur propre bonheur. Toutes les nations chrétiennes, si elles étoient conséquentes à leurs principes, devroient être plongées dans la plus profonde inertie ; nos contrées seroient habitées par un petit nombre de pieux sauvages, qui ne se rencontreroient que pour se nuire. En effet, à quoi bon s'occuper d'un monde, que la religion ne montre à ses disciples que comme un lieu de passage ? Quelle peut être l'industrie d'un peuple, à qui l'on répète tous les jours que son Dieu veut qu'il prie, qu'il s'afflige, qu'il vive dans la crainte, qu'il gémisse sans cesse ? Comment pourroit subsister une société composée d'hommes à qui l'on persuade qu'il faut avoir du zele pour la religion, et que l'on doit haïr et détruire ses semblables pour des opinions ? Enfin, comment peut-on attendre de l'humanité, de la justice, des vertus, d'une foule de fanatiques à qui l'on propose, pour modéle, un dieu cruel, dissimulé, méchant, qui se plaît à voir couler les larmes de ses malheureuses créatures, qui leur tend des embuches, qui les punit pour y avoir succombé, qui ordonne le vol, le crime et le carnage ?

Tels sont pourtant les traits sous lesquels le christianisme nous peint le dieu qu'il hérita des juifs. Ce dieu fut un sultan, un despote, un tyran, à qui tout fut permis ; l'on fit pourtant de ce dieu le modéle de la perfection ; l'on commit en son nom les crimes les plus révoltans, et les plus grands forfaits furent toujours justifiés, dès qu'on les commit pour soutenir sa cause, ou pour mériter sa faveur. Ainsi la religion chrétienne, qui se vante de prêter un appui inébranlable à la morale, et de présenter aux hommes les motifs les plus forts pour les exciter à la vertu, fut pour eux une source de divisions, de fureurs et de crimes ; sous prétexte de leur apporter la paix, elle ne leur apporta que la fureur, la haine, la discorde et la guerre ; elle leur fournit mille moyens ingénieux de se tourmenter ; elle répandit sur eux des fléaux inconnus à leurs peres ; et le chrétien, s'il eut été sensé, eut mille fois regretté la paisible ignorance des ses ancêtres idolâtres.

Si les moeurs des peuples n'eurent rien à gagner avec la religion chrétienne, le pouvoir des rois, dont elle prétend être l'appui, n'en retira pas de plus grands avantages ; il s'établit dans chaque état deux pouvoirs distingués ; celui de la religion, fondé sur Dieu lui-même, l'emporta presque toujours sur celui du souverain ; celui-ci fut forcé de devenir le serviteur des prêtres, et toutes les fois qu'il refusa de fléchir le genou devant eux, il fut proscrit, dépouillé de ses droits, exterminé par des sujets que la religion excitoit à la révolte, ou par des fanatiques, aux mains desquels elle remettoit son couteau. Avant le christianisme, le souverain de l'état fut communément le souverain du prêtre ; depuis que le monde est chrétien, le souverain n'est plus que le premier esclave du sacerdoce, que l'exécuteur de ses vengeances et de ses décrets.

Concluons donc que la religion chrétienne n'a point de titre pour se vanter des avantages qu'elle procure à la morale, ou à la politique. Arrachons-lui donc le voile dont elle se couvre ; remontons à sa source ; analysons ses principes ; suivons-la dans sa marche, et nous trouverons que, fondée sur l'imposture, sur l'ignorance et sur la crédulité, elle ne fut et ne sera jamais utile qu'à des hommes qui se croyent intéressés à tromper le genre humain ; qu'elle ne cessa jamais de causer les plus grands maux aux nations, et qu'au lieu du bonheur qu'elle leur avoit promis, elle ne servit qu'à les enivrer de fureurs, qu'à les inonder de sang, qu'à les plonger dans le délire et dans le crime, qu'à leur faire méconnoître leurs véritables intérêts et leurs devoirs les plus saints.

CHAPITRE 2

Histoire abrégée du peuple juif

Dans une petite contrée, presque ignorée des autres peuples, vivoit une nation, dont les fondateurs, longtems esclaves chez les égyptiens, furent délivrés de leur servitude par un prêtre d'Héliopolis, qui par son génie, et ses connoissances superieures, sut prendre de l'ascendant sur eux. Cet homme, connu sous le nom de Moïse, nourri dans les sciences de cette région fertile en prodiges et mere des superstitions, se mit donc à la tête d'une troupe de fugitifs, à qui il persuada qu'il étoit l'interprête des volontés de leur dieu, qu'il conversoit particulierement avec lui, qu'il en recevoit directement les ordres. Il appuya, dit-on, sa mission par des oeuvres qui parurent surnaturelles à des hommes ignorans des voies de la nature et des ressources de l'art. Le premier des ordres qu'il leur donna, de la part de son dieu, fut de voler leurs maîtres, qu'ils étoient sur le point de quitter. Lorsqu'il les eut ainsi enrichis des dépouilles de l'égypte, qu'il se fut assuré de leur confiance, il les conduisit dans un désert, où, pendant quarante ans, il les accoutuma à la plus aveugle obéissance ; il leur apprit les volontés du ciel, la fable merveilleuse de leurs ancêtres, les cérémonies bisares auxquelles le trés-haut attachoit ses faveurs ; il leur inspira sur-tout la haine la plus envenimée contre les dieux des autres nations, et la cruauté la plus étudiée contre ceux qui les adoroient : à force de carnage et de sévérité, il en fit des esclaves souples à ses volontés, prêts à seconder ses passions, prêts à se sacrifier pour satisfaire ses vues ambitieuses ; en un mot, il fit des hébreux, des monstres de phrénésie et de férocité. Après les avoir ainsi animés de cet esprit destructeur, il leur montra les terres et

les possessions de leurs voisins, comme l'héritage que Dieu même leur avoit assigné. Fiers de la protection de jehovah , les hébreux marcherent à la victoire ; le ciel autorisa pour eux la fourberie et la cruauté ; la religion, unie à l'avidité, étouffa chez eux les cris de la nature, et sous la conduite de leurs chefs inhumains, ils détruisirent les nations chananéennes avec une barbarie qui révolte tout homme en qui la superstition n'a pas totalement anéanti la raison. Leur fureur, dictée par le ciel même, n'épargna, ni les enfans à la mammelle, ni les vieillards débiles, ni les femmes enceintes, dans les villes où ces monstres porterent leurs armes victorieuses. Par les ordres de Dieu, ou de ses prophêtes, la bonne foi fut violée, la justice fut outragée, et la cruauté fut éxercée. Brigands, usurpateurs et meurtriers, les hébreux parvinrent enfin à s'établir dans une contrée peu fertile, mais qu'ils trouverent délicieuse, au sortir de leur désert. Là, sous l'autorité de leurs prêtres, représentans visibles de leur dieu caché, ils fonderent un état détesté de ses voisins, et qui fut en tout tems l'objet de leur haine, ou de leur mépris. Le sacerdoce, sous le nom de théocratie , gouverna longtems ce peuple aveugle et farouche ; il lui persuada qu'en obéissant à ses prêtres, il obéissoit à son dieu lui-même. Malgré la superstition, forcé par les circonstances, ou peut-être fatigué du joug de ses prêtres, le peuple hébreu voulut enfin avoir des rois, à l'exemple des autres nations ; mais, dans le choix de son monarque, il se crut obligé de s'en rapporter à un prophéte. Ainsi commença la monarchie des hébreux, dont les princes furent néanmoins toujours traversés dans leurs entreprises, par des prêtres, des inspirés, des prophétes ambitieux, qui susciterent sans fin des obstacles aux souverains qu'ils ne trouverent point assez soumis à leurs propres volontés. L'histoire des juifs ne nous montre, dans tous ses périodes, que des rois aveuglément soumis au sacerdoce, ou perpétuellement en guerre avec lui, et forcés de périr sous ses coups.

La superstition féroce, ou ridicule, du peuple juif, le rendit l'ennemi né du genre humain, et en fit l'objet de son indignation et de ses mépris : toujours il fut rebelle, et toujours il fut maltraité par les conquérans de sa chétive contrée. Esclave tour-à-tour des égyptiens, des babyloniens, et des grecs, il éprouva sans cesse les traitemens les plus durs et les mieux mérités ; souvent infidéle à son dieu, dont la cruauté, ainsi que la tyrannie de ses prêtres le dégoûterent fréquemment, il ne fut jamais soumis à ses princes ; ceux-ci l'écraserent inutilement sous un sceptre de fer, jamais ils ne parvinrent à en faire un sujet attaché ; le juif fut toujours la victime et la dupe de ses inspirés, et dans ses plus grands malheurs, son fanatisme opiniâtre, ses espérances insensées, sa crédulité infatigable, le soutinrent contre les coups de la fortune. Enfin, conquise avec le reste du monde, la Judée subit le joug des romains.

Objet du mépris de ses nouveaux maîtres, le juif fut traité durement, et avec hauteur, par des hommes que sa loi lui fit détester dans son coeur ; aigri par l'infortune, il n'en devint que plus séditieux, plus fanatique, plus aveugle. Fiere des promesses de son dieu ; remplie de confiance pour les oracles qui, en tout tems, lui annoncerent un bien-être qu'elle n'eut jamais ; encouragée par les enthousiastes, ou les imposteurs, qui successivement se jouerent de sa crédulité, la nation juive attendit toujours un messie , un monarque, un libérateur, qui la débarrassât du joug sous lequel elle gémissoit, et qui la fît régner elle-même sur toutes les nations de l'univers.

CHAPITRE 3

Histoire abrégée du christianisme

Ce fut au milieu de cette nation, ainsi disposée à se répaître d'espérances et de chiméres, que se montra un nouvel inspiré, dont les sectateurs sont parvenus à changer la face de la terre. Un pauvre juif, qui se prétendit issu du sang royal de David, ignoré long-tems dans son propre pays, sortit tout d'un coup de son obscurité pour se faire des prosélites. Il en trouva dans la plus ignorante populace ; il lui prêcha donc sa doctrine, et lui persuada qu'il étoit le fils de Dieu, le libérateur de sa nation opprimée, le messie annoncé par les prophétes. Ses disciples, ou imposteurs, ou séduits, rendirent un témoignage éclatant de sa puissance ; ils prétendirent que sa mission avoit été prouvée par des miracles sans nombre. Le seul prodige, dont il fut incapable, fut de convaincre les juifs, qui, loin d'être touchés de ses oeuvres bienfaisantes et merveilleuses, le firent mourir par un supplice infamant.

Ainsi, le fils de Dieu mourut à la vue de tout Jérusalem ; mais ses adhérens assurerent qu'il étoit secrétement ressuscité trois jours après sa mort. Visible pour eux seuls, et invisible pour la nation qu'il étoit venu éclairer et amener à sa doctrine, Jésus ressuscité conversa, dit-on, quelque tems avec ses disciples, après quoi il remonta au ciel, où, devenu Dieu comme son pere, il partage avec lui les adorations et les hommages des sectateurs de sa loi. Ceux-ci, à force d'accumuler des superstitions, d'imaginer des impostures, de forger des dogmes, d'entasser des mysteres, ont peu-à-peu formé un système religieux, informe et décousu, qui fut appellé le christianisme , d'après le nom du Christ son fondateur. Les différentes nations, auxquelles les juifs furent respectivement soumis, les avoient infectés d'une multitude de dogmes empruntés du paganisme : ainsi la religion judaïque, égyptienne dans son origine, adopta les rites, les notions, et une portion des idées des peuples avec qui les juifs converserent. Il ne faut donc point être surpris si nous voyons les juifs, et les chrétiens qui leur succéderent, imbus de notions puisées chez les phéniciens, chez les mages ou les perses, chez les grecs et les romains. Les erreurs des hommes, en matiere de religion, ont une ressemblance générale ; elles ne paroissent différentes que par leurs combinaisons. Le commerce des juifs et des chrétiens, avec les grecs, leur fit surtout connoître la philosophie de Platon, si analogue avec l'esprit romanesque des orientaux, et si conforme au génie d'une religion qui se fit un devoir de se rendre inaccessible à la raison. Paul, le plus ambitieux et le plus enthousiaste des disciples de Jésus, porta donc sa doctrine, assaisonnée de sublime et de merveilleux, aux peuples de la Gréce, de l'Asie, et même aux habitans de Rome ; il eut des sectateurs, parce que tout homme, qui parle à l'imagination des hommes grossiers, les mettra dans ses intérêts, et cet apôtre actif peut passer, à juste titre, pour le fondateur d'une religion, qui, sans lui, n'eut pu s'étendre, par le défaut de lumieres de ses ignorans collégues, dont il ne tarda pas à se séparer, pour être chef de sa secte.

Quoi qu'il en soit, le christianisme, dans sa naissance, fut forcé de se borner aux gens du peuple ; il ne fut embrassé que par les hommes les plus abjects d'entre les juifs et les payens : c'est sur des hommes de cette espéce que le merveilleux a le plus de droit. Un dieu infortuné, victime innocente de la méchanceté, ennemi des riches et des grands, dut être un objet consolant pour des malheureux. Des mœurs austeres, le mépris des richesses, les soins, désintéressés en apparence, des premiers prédicateurs de l'évangile, dont l'ambition se bornoit à gouverner les ames, l'égalité que la religion mettoit entre les hommes, la communauté des biens, les secours mutuels que se prêtoient les membres de cette secte, furent des objets très-propres à exciter les desirs des pauvres, et à multiplier les chrétiens. L'union, la concorde, l'affection réciproque, continuellement recommandées aux premiers chrétiens, dûrent séduire des ames honnêtes ; la soumission aux puissances, la patience dans les souffrances, l'indigence et l'obscurité, firent regarder la secte naissante comme peu dangereuse dans un gouvernement accoutumé à tolérer toutes sortes de sectes. Ainsi, les fondateurs du christianisme eurent beaucoup d'adhérens dans le peuple, et n'eurent pour contradicteurs, ou pour ennemis, que quelques prêtres idolâtres, ou juifs, intéressés à soutenir les religions établies. Peu-à-peu le nouveau culte, couvert par l'obscurité de ses adhérens, et par les ombres du mystere, jetta de très-profondes racines, et devint trop étendu pour être supprimé.

Le gouvernement romain s'apperçut trop tard des progrès d'une association méprisée ; les chrétiens, devenus nombreux, oserent braver les dieux du paganisme, jusque dans leurs temples. Les empereurs et les magistrats, devenus inquiets, voulurent éteindre une secte qui leur faisoit ombrage ; ils persécuterent des hommes qu'ils ne pouvoient ramener par la douceur, et que leur fanatisme rendoit opiniâtres ; leurs supplices intéresserent en leur faveur ; la persécution ne fit que multiplier le nombre de leurs amis : enfin, leur constance dans les tourmens parut surnaturelle et divine à ceux qui en furent les témoins. L'enthousiasme se communiqua, et la tyrannie ne servit qu'à procurer de nouveaux défenseurs à la secte qu'on vouloit étouffer.

Ainsi, que l'on cesse de nous vanter les merveilleux progrès du christianisme ; il fut la religion du pauvre ; elle annonçoit un dieu pauvre ; elle fut prêchée par des pauvres à de pauvres ignorans ; elle les consola de leur état ; ses idées lugubres elles-mêmes furent analogues à la disposition d'hommes malheureux et indigens. L'union et la concorde, que l'on admire tant dans les premiers chrétiens, n'est pas plus merveilleuse ; une secte naissante et opprimée demeure unie, et craint de se séparer d'intérêts. Comment, dans ces premiers tems, ses prêtres persécutés eux-mêmes, et traités comme des perturbateurs , eussent-ils osé prêcher l'intolérance et la persécution ? Enfin, les rigueurs, exercées contre les premiers chrétiens, ne purent leur faire changer de sentimens, parce que la tyrannie irrite, et que l'esprit de l'homme est indomptable, quand il s'agit des opinions auxquelles il croit son salut attaché. Tel est l'effet immanquable de la persécution. Cependant, les chrétiens, que l'exemple de leur propre secte auroit dû détromper, n'ont pu jusqu'à présent se guérir de la fureur de persécuter.

Les empereurs romains, devenus chrétiens eux-mêmes ; c'est-à-dire, entraînés par un torrent devenu général, qui les força de se servir des secours d'une secte puissante, firent monter la religion sur le trône ; ils protégerent l'église et ses ministres ; ils voulurent que leurs courtisans adoptassent leurs idées ; ils regarderent de mauvais oeil ceux qui resterent attachés à l'ancienne religion ; peu-à-peu ils en vinrent jusqu'à en interdire l'exercice ; il finit par être défendu sous peine de mort. On persécuta sans ménagement ceux qui s'en tinrent au culte de leurs peres ; les chrétiens rendirent alors aux payens, avec usure, les maux qu'ils en avoient reçus. L'empire romain fut rempli de séditions, causées par le zele effréné des souverains, et de ces prêtres pacifiques, qui peu auparavant ne vouloient que la douceur et l'indulgence.

Les empereurs, ou politiques, ou superstitieux, comblerent le sacerdoce de largesses et de bienfaits, que souvent il méconnut ; ils établirent son autorité ; ils respecterent ensuite, comme divin, le pouvoir qu'ils avoient eux-mêmes créé. On déchargea les prêtres de toutes les fonctions civiles, afin que rien ne les détournât du ministere sacré. Ainsi, les pontifes d'une secte jadis rampante et opprimée, devinrent indépendans : enfin, devenus plus puissans que les rois, ils s'arrogerent bientôt le droit de leur commander à eux-mêmes. Ces prêtres d'un dieu de paix, presque toujours en discorde entr'eux, communiquerent leurs passions et leurs fureurs aux peuples, et l'univers étonné vit naître, sous la loi de grace , des querelles et des malheurs qu'il n'avoit jamais éprouvés sous les divinités paisibles qui s'étoient autrefois partagé, sans dispute, les hommages des mortels. Telle fut la marche d'une superstition, innocente dans son origine, mais qui par la suite, loin de procurer le bonheur aux hommes, fut pour eux une pomme de discorde, et le germe fécond de leurs calamités. paix sur la terre, et bonne volonté aux hommes. c'est ainsi que s'annonce cet évangile, qui a coûté au genre humain plus de sang que toutes les autres religions du monde prises collectivement. aimez votre dieu de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-même. voilà, selon le législateur et le dieu des chrétiens, la somme de leurs devoirs : cependant, nous voyons les chrétiens dans l'impossibilité d'aimer ce dieu farouche, sévere et capricieux, qu'ils adorent ; et, d'un autre côté, nous les voyons éternellement occupés à tourmenter, à persécuter, à détruire leur prochain, et leurs freres. Par quel renversement une religion, qui ne respire que la douceur, la concorde, l'humilité, le pardon des injures, la soumission aux souverains, est-elle mille fois devenue le signal de la discorde, de la fureur, de la révolte, de la guerre, et des crimes les plus noirs ?

Comment les prêtres du dieu de paix ont-ils pu faire servir son nom de prétexte, pour troubler la société, pour en bannir l'humanité, pour autoriser les forfaits les plus inouis, pour mettre les citoyens aux prises, pour assassiner les souverains ? Pour expliquer toutes ces contradictions, il suffit de jetter les yeux sur le dieu que les chrétiens ont hérité des juifs. Non contens des couleurs affreuses, sous lesquelles Moïse l'a peint, les chrétiens ont encore défiguré son tableau. Les châtimens passagers de cette vie sont les seuls dont parle le législateur hébreu ; le chrétien voit son dieu barbare se vengeant avec rage, et sans mesure, pendant l'éternité. En un mot, le fanatisme des chrétiens se nourrit par l'idée révoltante d'un enfer, où leur dieu, changé en un bourreau aussi injuste qu'implacable, s'abreuvera des larmes de ses créatures infortunées, et perpétuera leur existence, pour continuer à la rendre éternellement malheureuse.

Là, occupé de sa vengeance, il jouira des tourmens du pécheur ; il écoutera avec plaisir les hurlemens inutiles dont il fera retentir son cachot embrasé. L'espérance de voir finir ses peines ne mettra point d'intervalle entre ses supplices. En un mot, en adoptant le dieu terrible des juifs, le christianisme enchérit encore sur sa cruauté : il le représente comme le tyran le plus insensé, le plus fourbe, le plus cruel, que l'esprit humain puisse concevoir ; il suppose qu'il traite ses sujets avec une injustice et une barbarie vraiment dignes d'un démon. Pour nous convaincre de cette vérité, exposons le tableau de la mythologie judaïque, adoptée et rendue plus extravagante par les chrétiens.

CHAPITRE 4

De la mythologie chrétienne, ou des idées que le christianisme nous donne

de Dieu et de sa conduite

Dieu, par un acte inconcevable de sa toute-puissance, fait sortir l'univers du néant ; il crée le monde pour être la demeure de l'homme, qu'il a fait à son image ; à peine cet homme, unique objet des travaux de son dieu, a-t-il vu la lumiere, que son créateur lui tend un piége, auquel il savoit sans doute qu'il devoit succomber. Un serpent, qui parle, séduit une femme, qui n'est point surprise de ce phénomène ; celle-ci, persuadée par le serpent, sollicite son mari de manger un fruit défendu par Dieu lui-même. Adam, le pere du genre humain, par cette faute légere, attire sur lui-même, et sur sa postérité innocente, une foule de maux, que la mort suit, sans encore les terminer. Par l'offense d'un seul homme, la race humaine entiere devient l'objet du courroux céleste ; elle est punie d'un aveuglement involontaire, par un déluge universel.

Dieu se repent d'avoir peuplé le monde ; il trouve plus facile de noyer et de détruire l'espéce humaine, que de changer son coeur. Cependant un petit nombre de justes échappe à ce fléau ; mais la terre submergée, le genre humain anéanti, ne suffisent point encore à sa vengeance implacable. Une race nouvelle paroît ; quoique sortie des amis de Dieu, qu'il a sauvés du naufrage du monde, cette race recommence à l'irriter par de nouveaux forfaits ; jamais le tout-puissant ne parvient à rendre sa créature telle qu'il la desire ; une nouvelle corruption s'empare des nations, nouvelle colere de la part de Jehovah .

Enfin, partial dans sa tendresse et dans sa préférence, il jette les yeux sur un assyrien idolâtre ; il fait une alliance avec lui ; il lui promet que sa race, multipliée comme les étoiles du ciel, ou comme les grains de sable de la mer, jouira toujours de la faveur de son dieu ; c'est à cette race choisie que Dieu révèle ses volontés ; c'est pour elle qu'il dérange cent fois l'ordre qu'il avoit établi dans la nature ; c'est pour elle qu'il est injuste, qu'il détruit des nations entieres. Cependant, cette race favorisée n'en est pas plus heureuse, ni plus attachée à son dieu ; elle court toujours à des dieux étrangers, dont elle attend des secours que le sien lui refuse ; elle outrage ce dieu qui peut l'exterminer. Tantôt ce dieu la punit, tantôt il la console, tantôt il la hait sans motifs, tantôt il l'aime sans plus de raison. Enfin, dans l'impossibilité où il se trouve de ramener à lui un peuple pervers, qu'il chérit avec opiniâtreté, il lui envoye son propre fils. Ce fils n'en est point écouté. Que dis-je ? Ce fils chéri, égal à Dieu son pere, est mis à mort par un peuple, objet de la tendresse obstinée de son pere, qui se trouve dans l'impuissance de sauver le genre humain, sans sacrifier son propre fils. Ainsi, un dieu innocent devient la victime d'un dieu juste qui l'aime ; tous deux consentent à cet étrange sacrifice, jugé nécessaire par un dieu, qui sait qu'il sera inutile à une nation endurcie, que rien ne changera. La mort d'un dieu, devenue inutile pour Israël, servira donc du moins à expier les péchés du genre humain ? Malgré l'éternité de l'alliance, jurée solemnellement par le très-haut, et tant de fois renouvellée avec ses descendans, la nation favorisée se trouve enfin abandonnée par son dieu, qui n'a pu la ramener à lui. Les mérites des souffrances et de la mort de son fils sont appliqués aux nations jadis exclues de ses bontés ; celles-ci sont réconciliées avec le ciel, devenu désormais plus juste à leur égard ; le genre humain rentre en grace. Cependant, malgré les efforts de la divinité, ses faveurs sont inutiles, les hommes continuent à pécher ; ils ne cessent d'allumer la colere céleste, et de se rendre dignes des châtimens éternels, destinés au plus grand nombre d'entr'eux. Telle est l'histoire fidelle du dieu sur lequel le christianisme se fonde. D'après une conduite si étrange, si cruelle, si opposée à toute raison, est-il donc surprenant de voir les adorateurs de ce dieu n'avoir aucune idée de leurs devoirs, méconnoître la justice, fouler aux pieds l'humanité, et faire des efforts, dans leur enthousiasme, pour s'assimiler à la divinité barbare qu'ils adorent, et qu'ils se proposent pour modéle ? Quelle indulgence l'homme est-il en droit d'attendre d'un dieu qui n'a pas épargné son propre fils ? Quelle indulgence l'homme chrétien, persuadé de cette fable, aura-t-il pour son semblable ? Ne doit-il pas s'imaginer que le moyen le plus sûr de lui plaire, est d'être aussi féroce que lui ?

Au moins est-il évident que les sectateurs d'un dieu pareil doivent avoir une morale incertaine, et dont les principes n'ont aucune fixité. En effet, ce dieu n'est point toujours injuste et cruel ; sa conduite varie ; tantôt il crée la nature entiere pour l'homme ; tantôt il ne semble avoir créé ce même homme, que pour exercer sur lui ses fureurs arbitraires ; tantôt il le chérit, malgré ses fautes ; tantôt il condamne la race humaine au malheur, pour une pomme. Enfin, ce dieu immuable est alternativement agité par l'amour et la colere, par la vengeance et la pitié, par la bienveillance et le regret ; il n'a jamais, dans sa conduite, cette uniformité qui caractérise la sagesse. Partial dans son affection pour une nation méprisable, et cruel sans raison pour le reste du genre humain, il ordonne la fraude, le vol, le meurtre, et fait à son peuple chéri un devoir de commettre, sans balancer, les crimes les plus atroces, de violer la bonne foi, de mépriser le droit des gens. Nous le voyons, dans d'autres occasions, défendre ces mêmes crimes, ordonner la justice, et prescrire aux hommes de s'abstenir des choses qui troublent l'ordre de la société. Ce dieu, qui s'appelle à la fois le dieu des vengeances , le dieu des miséricordes , le dieu des armées et le dieu de la paix , souffle continuellement le froid et le chaud ; par conséquent il laisse chacun de ses adorateurs maître de la conduite qu'il doit tenir ; et par-là, sa morale devient arbitraire. Est-il donc surprenant, après cela, que les chrétiens n'aient jamais jusqu'ici pu convenir entr'eux, s'il étoit plus conforme, aux yeux de leur dieu, de montrer de l'indulgence aux hommes, que de les exterminer pour des opinions ? En un mot, c'est un problême pour eux, de savoir s'il est plus expédient d'égorger et d'assassiner ceux qui ne pensent point comme eux, que de les laisser vivre en paix, et de leur montrer de l'humanité.

Les chrétiens ne manquent point de justifier leur dieu de la conduite étrange, et si souvent inique, que nous lui voyons tenir dans les livres sacrés. Ce dieu, disent-ils, maître absolu des créatures, peut en disposer à son gré, sans qu'on puisse, pour cela, l'accuser d'injustice, ni lui demander compte de ses actions : sa justice n'est point celle de l'homme ; celui-ci n'a point le droit de blâmer. Il est aisé de sentir l'insuffisance de cette réponse. En effet, les hommes, en attribuant la justice à leur dieu, ne peuvent avoir idée de cette vertu, qu'en supposant qu'elle ressemble, par ses effets, à la justice dans leurs semblables. Si Dieu n'est point juste comme les hommes, nous ne savons plus comment il l'est, et nous lui attribuons une qualité dont nous n'avons aucune idée. Si l'on nous dit que Dieu ne doit rien à ses créatures, on le suppose un tyran, qui n'a de régle que son caprice, qui ne peut, dès lors, être le modéle de notre justice, qui n'a plus de rapports avec nous, vû que tous les rapports doivent être réciproques. Si Dieu ne doit rien à ses créatures, comment celles-ci peuvent-elles lui devoir quelque chose ? Si, comme on nous le répète sans cesse, les hommes sont, relativement à Dieu, comme l'argille dans les mains du potier, il ne peut y avoir de rapports moraux entre eux et lui. C'est néanmoins sur ces rapports que toute religion est fondée : ainsi, dire que Dieu ne doit rien à ses créatures, et que sa justice n'est point la même que celle des hommes, c'est sapper les fondemens de toute justice et de toute religion, qui suppose que Dieu doit récompenser les hommes pour le bien, et les punir pour le mal qu'ils font.

On ne manquera pas de nous dire, que c'est dans une autre vie que la justice de Dieu se montrera ; cela posé, nous ne pouvons l'appeller juste dans celle-ci, où nous voyons si souvent la vertu opprimée, et le vice récompensé. Tant que les choses seront en cet état, nous ne serons point à portée d'attribuer la justice à un dieu, qui se permet, au moins pendant cette vie, la seule dont nous puissions juger, des injustices passageres que l'on le suppose disposé à réparer quelque jour. Mais cette supposition elle-même n'est-elle pas très-gratuite ? Et si ce Dieu a pu consentir d'être injuste un moment, pourquoi nous flatterions-nous qu'il ne le sera point encore dans la suite ? Comment d'ailleurs concilier une justice, aussi sujette à se démentir, avec l'immutabilité de ce dieu ?

Ce qui vient d'être dit de la justice de Dieu, peut encore s'attribuer à la bonté qu'on lui attribue, et sur laquelle les hommes fondent leurs devoirs à son égard. En effet, si ce dieu est tout-puissant, s'il est l'auteur de toutes choses, si rien ne se fait que par son ordre, comment lui attribuer la bonté, dans un monde, où ses créatures sont exposées à des maux continuels, à des maladies cruelles, à des révolutions physiques et morales, enfin à la mort ? Les hommes ne peuvent attribuer la bonté à Dieu, que d'après les biens qu'ils en reçoivent ; dès qu'ils éprouvent du mal, ce dieu n'est plus bon pour eux. Les théologiens mettent à couvert la bonté de leur dieu, en niant qu'il soit l'auteur du mal, qu'ils attribuent à un génie malfaisant, emprunté du magisme, qui est perpétuellement occupé à nuire au genre humain, et à frustrer les intentions favorables de la providence sur lui. Dieu, nous disent ces docteurs, n'est point l'auteur du mal, il le permet seulement. Ne voyent-ils pas que permettre le mal, est la même chose que le commettre, dans un agent tout-puissant qui pourroit l'empêcher ? D'ailleurs, si la bonté de Dieu a pu se démentir un instant, quelle assurance avons-nous qu'elle ne se démentira pas toujours ? Enfin, dans le système chrétien, comment concilier avec la bonté de Dieu, ou avec sa sagesse, la conduite souvent barbare, et les ordres sanguinaires que les livres saints lui attribuent ? Comment un chrétien peut-il attribuer la bonté à un dieu, qui n'a créé le plus grand nombre des hommes que pour les damner éternellement ? On nous dira, sans doute, que la conduite de Dieu est pour nous un mystere impénétrable ; que nous ne sommes point en droit de l'examiner ; que notre foible raison se perdroit toutes les fois qu'elle voudroit sonder les profondeurs de la sagesse divine ; qu'il faut l'adorer en silence, et nous soumettre, en tremblant, aux oracles d'un dieu qui a lui-même fait connoître ses volontés : on nous ferme la bouche, en nous disant que la divinité s'est révélée aux hommes.

CHAPITRE 5

De la révélation

Comment, sans le secours de la raison, connoître s'il est vrai que la divinité ait parlé ? Mais, d'un autre côté, la religion chrétienne ne proscrit-elle pas la raison ? N'en défend-elle pas l'usage dans l'examen des dogmes merveilleux qu'elle nous présente ? Ne déclame-t-elle pas sans cesse contre une raison prophane , qu'elle accuse d'insuffisance, et que souvent elle regarde comme une révolte contre le ciel ?

Avant de pouvoir juger de la révélation divine, il faudroit avoir une idée juste de la divinité. Mais où puiser cette idée, sinon dans la révélation elle-même, puisque notre raison est trop foible pour s'élever jusqu'à la connoissance de l'être suprême ? Ainsi, la révélation elle-même nous prouvera l'autorité de la révélation. Malgré ce cercle vicieux, ouvrons les livres qui doivent nous éclairer, et auxquels nous devons soumettre notre raison. Y trouvons-nous des idées précises sur ce dieu dont on nous annonce les oracles ? Saurons-nous à quoi nous en tenir sur ses attributs ? Ce dieu n'est-il pas un amas de qualités contradictoires, qui en font une enigme inexplicable ?

Si, comme on le suppose, cette révélation est émanée de Dieu lui-même, comment se fier au dieu des chrétiens, qui se peint comme injuste, comme faux, comme dissimulé, comme tendant des piéges aux hommes, comme se plaisant à les séduire, à les aveugler, à les endurcir ; comme faisant des signes pour les tromper, comme répandant sur eux l'esprit de vertige et d'erreur ? Ainsi, dès les premiers pas, l'homme, qui veut s'assurer de la révélation chrétienne, est jetté dans la défiance et dans la perpléxité ; il ne sait si le dieu, qui lui a parlé, n'a pas dessein de le tromper lui-même, comme il en a trompé tant d'autres, de son propre aveu : d'ailleurs, n'est-il pas forcé de le penser, lorsqu'il voit les disputes interminables de ses guides sacrés, qui jamais n'ont pu s'accorder sur la façon d'entendre les oracles précis d'une divinité qui s'est expliquée.

Les incertitudes et les craintes de celui qui examine de bonne foi la révélation adoptée par les chrétiens, ne doivent-elles point redoubler, quand il voit que son dieu n'a prétendu se faire connoître qu'à quelques êtres favorisés, tandis qu'il a voulu rester caché pour le reste des mortels, à qui pourtant cette révélation étoit également nécessaire ? Comment saura-t-il s'il n'est pas du nombre de ceux à qui son dieu partial n'a pas voulu se faire connoître ? Son coeur ne doit-il pas se troubler à la vue d'un dieu, qui ne consent à se montrer, et à faire annoncer ses décrets, qu'à un nombre d'hommes très-peu considérable, si on le compare à toute l'espece humaine ? N'est-il pas tenté d'accuser ce dieu d'une malice bien noire, en voyant que, faute de se manifester à tant de nations, il a causé, pendant une longue suite de siécles, leur perte nécessaire ? Quelle idée peut-il se former d'un dieu qui punit des millions d'hommes, pour avoir ignoré des loix secrettes, qu'il n'a lui-même publiées qu'à la dérobée, dans un coin obscur et ignoré de l'Asie ?

Ainsi, lorsque le chrétien consulte même les livres révélés, tout doit conspirer à le mettre en garde contre le dieu qui lui parle ; tout lui inspire de la défiance contre son caractere moral ; tout devient incertitude pour lui ; son dieu, de concert avec les interprêtes de ses prétendues volontés, semble avoir formé le projet de redoubler les ténébres de son ignorance. En effet, pour fixer ses doutes, on lui dit que les volontés révélées sont des mystères , c'est-à-dire, des choses inaccessibles à l'esprit humain. Dans ce cas, qu'étoit-il besoin de parler ? Un dieu ne devoit-il se manifester aux hommes, que pour n'être point compris ? Cette conduite n'est-elle pas aussi ridicule qu'insensée ? Dire que Dieu ne s'est révélé que pour annoncer des mysteres, c'est dire que Dieu ne s'est révélé que pour demeurer inconnu, pour nous cacher ses voies, pour dérouter notre esprit, pour augmenter notre ignorance et nos incertitudes. Une révélation qui seroit véritable, qui viendroit d'un dieu juste et bon, et qui seroit nécessaire à tous les hommes, devroit être assez claire pour être entendue de tout le genre humain. La révélation, sur laquelle le judaïsme et le christianisme se fondent, est-elle donc dans ce cas ? Les élémens d'Euclide sont intelligibles pour tous ceux qui veulent les entendre ; cet ouvrage n'excite aucune dispute parmi les géometres. La bible est-elle aussi claire, et les vérités révélées n'occasionnent-elles aucunes disputes entre les théologiens qui les annoncent ? Par quelle fatalité les écritures, révélées par la divinité même, ont-elles encore besoin de commentaires, et demandent-elles des lumieres d'en haut, pour être crues et entendues ? N'est-il pas étonnant, que ce qui doit servir à guider tous les hommes, ne soit compris par aucun d'eux ? N'est-il pas cruel, que ce qui est le plus important pour eux, leur soit le moins connu ? Tout est mysteres, ténébres, incertitudes, matiere à disputes, dans une religion annoncée par le très-haut pour éclairer le genre humain. L'ancien et le nouveau testamens renferment des vérités essentielles aux hommes, néanmoins personne ne les peut comprendre ; chacun les entend diversement, et les théologiens ne sont jamais d'accord sur la façon de les interprêter. Peu contens des mysteres contenus dans les livres sacrés, les prêtres du christianisme en ont inventés de siécle en siécle, que leurs disciples sont obligés de croire, quoique leur fondateur et leur dieu n'en ait jamais parlé. Aucun chrétien ne peut douter des mysteres de la trinité, de l'incarnation, non plus que de l'efficacité des sacremens, et cependant Jésus-Christ ne s'est jamais expliqué sur ces choses. Dans la religion chrétienne, tout semble abandonné à l'imagination, aux caprices, aux décisions arbitraires de ses ministres, qui s'arrogent le droit de forger des mysteres et des articles de foi, suivant que leurs intérêts l'exigent. C'est ainsi que cette révélation se perpétue, par le moyen de l'église, qui se prétend inspirée par la divinité, et qui, bien loin d'éclairer l'esprit de ses enfans, ne fait que le confondre, et le plonger dans une mer d'incertitudes.

Tels sont les effets de cette révélation, qui sert de base au christianisme, et de la réalité de laquelle il n'est pas permis de douter. Dieu, nous dit-on, a parlé aux hommes ; mais quand a-t-il parlé ? Il a parlé, il y a des milliers d'années, à des hommes choisis, qu'il a rendus ses organes ; mais comment s'assurer s'il est vrai que ce dieu ait parlé, sinon en s'en rapportant au témoignage de ceux mêmes qui disent avoir reçu ses ordres ? Ces interprêtes des volontés divines sont donc des hommes ; mais des hommes ne sont-ils pas sujets à se tromper eux-mêmes, et à tromper les autres ? Comment donc connoître si l'on peut s'en fier aux témoignages que ces organes du ciel se rendent à eux-mêmes ? Comment savoir s'ils n'ont point été les dupes d'une imagination trop vive, ou de quelqu'illusion ? Comment découvrir aujourd'hui s'il est bien vrai que ce Moïse ait conversé avec son, dieu, et qu'il ait reçu de lui la loi du peuple juif, il y a quelques milliers d'années ? Quel étoit le tempérament de ce Moïse ? étoit-il flegmatique, ou enthousiaste ; sincere, ou fourbe ; ambitieux, ou désintéressé ; véridique, ou menteur ? Peut-on s'en rapporter au témoignage d'un homme, qui, après avoir fait tant de miracles, n'a jamais pu détromper son peuple de son idolâtrie, et qui, ayant fait passer quarante-sept mille israëlites au fil de l'épée, a le front de déclarer qu'il est le plus doux des hommes ? Les livres, attribués à ce Moïse, qui rapportent tant de faits arrivés après lui, sont-ils bien autentiques ? Enfin, quelle preuve avons-nous de sa mission, sinon le témoignage de six cens mille israëlites, grossiers et superstitieux, ignorans et crédules, qui furent peut-être les dupesd'un législateur féroce, toujours prêt à les exterminer, ou qui n'eurent jamais connoissance de ce qu'on devoit écrire par la suite sur le compte de ce fameux législateur ? Quelle preuve la religion chrétienne nous donne-t-elle de la mission de Jésus-Christ ? Connoissons-nous son caractere et son tempérament ? Quel degré de foi pouvons-nous ajouter au témoignage de ses disciples, qui, de leur propre aveu, furent des hommes grossiers et dépourvus de science, par conséquent susceptibles de se laisser éblouir par les artifices d'un imposteur adroit ? Le témoignage des personnes les plus instruites de Jérusalem n'eut-il pas été d'un plus grand poids pour nous, que celui de quelques ignorans, qui sont ordinairement les dupes de qui veut les tromper ? Cela nous conduit actuellement à l'examen des preuves sur lesquelles le christianisme se fonde.

CHAPITRE 6

Des preuves de la religion chrétienne ;

des miracles ; des prophéties ; des martyrs

Nous avons vu, dans les chapitres précédens, les motifs légitimes que nous avons de douter de la révélation faite aux juifs et aux chrétiens : d'ailleurs, relativement à cet article, le christianisme n'a aucun avantage sur toutes les autres religions du monde, qui toutes, malgré leur discordance, se disent émanées de la divinité, et prétendent avoir un droit exclusif à ses faveurs. L'indien assure que le Brama lui-même est l'auteur de son culte. Le scandinave tenoit le sien du redoutable Odin . Si le juif et le chrétien ont reçu le leur de Jehovah , par le ministere de Moïse et de Jésus, le mahométan assure qu'il a reçu le sien par son prophéte, inspiré du même dieu. Ainsi, toutes les religions se disent émanées du ciel ; toutes interdisent l'usage de la raison, pour examiner leurs titres sacrés ; toutes se prétendent vraies, à l'exclusion des autres ; toutes menacent du courroux divin ceux qui refuseront de se soumettre à leur autorité ; enfin toutes ont le caractere de la fausseté, par les contradictions palpables dont elles sont remplies ; par les idées informes, obscures, et souvent odieuses, qu'elles donnent de la divinité ; par les loix bizarres qu'elles lui attribuent ; par les disputes qu'elles font naître entre leurs sectateurs ; enfin, toutes les religions, que nous voyons sur la terre, ne nous montrent qu'un amas d'impostures et de rêveries qui révoltent également la raison. Ainsi, du côté des prétentions, la religion chrétienne n'a aucun avantage sur les autres superstitions dont l'univers est infecté, et son origine céleste lui est contestée, par toutes les autres, avec autant de raison qu'elle conteste la leur.

Comment donc se décider en sa faveur ? Par où prouver la bonté de ses titres ? A-t-elle des caracteres distinctifs qui méritent qu'on lui donne la préférence, et quels sont-ils ? Nous fait-elle connoître, mieux que toutes les autres, l'essence et la nature de la divinité ? Hélas ! Elle ne fait que la rendre plus inconcevable ; elle ne montre en elle qu'un tyran capricieux, dont les fantaisies sont tantôt favorables, et le plus souvent nuisibles à l'espéce humaine. Rend-elle les hommes meilleurs ? Hélas ! Nous voyons que par-tout elle les divise, elle les met aux prises, elle les rend intolérants, elle les force d'être les bourreaux de leurs freres. Rend-elle les empires florissans et puissans ? Par-tout où elle régne, ne voyons-nous pas les peuples asservis, dépourvus de vigueur, d'énergie, d'activité, croupir dans une honteuse léthargie, et n'avoir aucune idée de la vraie morale ? Quels sont donc les signes auxquels on veut que nous reconnoissions la supériorité du christianisme sur les autres religions ? C'est, nous dit-on, à ses miracles, à ses prophéties, à ses martyrs. Mais je vois des miracles, des prophéties, et des martyrs dans toutes les religions du monde. Je vois par-tout des hommes, plus rusés et plus instruits que le vulgaire, le tromper par des prestiges, et l'éblouir par des oeuvres, qu'il croit surnaturelles, parce qu'il ignore les secrets de la nature et les ressources de l'art.

Si le juif me cite des miracles de Moïse, je vois ces prétendues merveilles opérées aux yeux du peuple le plus ignorant, le plus stupide, le plus abject, le plus crédule, dont le témoignage n'est d'aucun poids pour moi. D'ailleurs, je puis soupçonner que ces miracles ont été insérés dans les livres sacrés des hébreux, long-tems après la mort de ceux qui auroient pu les démentir. Si le chrétien me cite Jérusalem, et le témoignage de toute la Galilée, pour me prouver les miracles de Jésus-Christ, je ne vois encore qu'une populace ignorante qui puisse les attester ; ou je demande comment il fut possible qu'un peuple entier, témoin des miracles du messie, consentît à sa mort, la demandât même avec empressement ? Le peuple de Londres, ou de Paris, souffriroit-il qu'on mît à mort, sous ses yeux, un homme qui auroit ressuscité des morts, rendu la vûe aux aveugles, redressé des boîteux, guéri des paralytiques ? Si les juifs ont demandé la mort de Jésus, tous ses miracles sont anéantis pour tout homme non prévenu.

D'un autre côté, ne peut-on pas opposer aux miracles de Moïse, ainsi qu'à ceux de Jésus, ceux que Mahomet opéra aux yeux de tous les peuples de La Mecque et de l'Arabie assemblés ? L'effet des miracles de Mahomet fut au moins de convaincre les arabes qu'il étoit un homme divin. Les miracles de Jésus n'ont convaincu personne de sa mission : S Paul lui-même, qui devint le plus ardent de ses disciples, ne fut point convaincu par les miracles dont, de son tems, il existoit tant de témoins ; il lui fallut un nouveau miracle pour convaincre son esprit.

De quel droit veut-on donc nous faire croire aujourd'hui des merveilles qui n'étoient point convaincantes du tems même des apôtres, c'est-à-dire, peu de tems après qu'elles furent opérées ? Que l'on ne nous dise point que les miracles de Jésus-Christ nous sont aussi bien attestés qu'aucuns faits de l'histoire prophane, et que vouloir en douter, est aussi ridicule que de douter de l'existence de Scipion ou de César, que nous ne croyons que sur le rapport des historiens qui nous en ont parlé. L'existence d'un homme, d'un général d'armée, d'un héros, n'est pas incroyable ; il n'en est pas de même d'un miracle. Nous ajoutons foi aux faits vraisemblables rapportés par Tite-Live, tandis que nous rejettons, avec mépris, les miracles qu'il nous raconte. Un homme joint souvent la crédulité la plus stupide aux talens les plus distingués ; le christianisme lui-même nous en fournit des exemples sans nombre. En matiere de religion, tous les témoignages sont suspects ; l'homme le plus éclairé voit très-mal, lorsqu'il est saisi d'enthousiasme ou, ivre de fanatisme, ou séduit par son imagination. Un miracle est une chose impossible ; Dieu ne seroit point immuable, s'il changeoit l'ordre de la nature.

On nous dira, peut-être, que, sans changer l'ordre des choses, Dieu, ou ses favoris, peuvent trouver dans la nature des ressources inconnues aux autres hommes ; mais alors leurs œuvres ne seront point surnaturelles, et n'auront rien de merveilleux. Un miracle est un effet contraire aux loix constantes de la nature ; par conséquent, Dieu lui-même, sans blesser sa sagesse, ne peut faire des miracles. Un homme sage, qui verroit un miracle, seroit en droit de douter s'il a bien vu ; il devroit examiner si l'effet extraordinaire, qu'il ne comprend pas, n'est pas dû à quelque cause naturelle, dont il ignoreroit la maniere d'agir.

Mais accordons, pour un instant, que les miracles soient possibles, et que ceux de Jésus ont été véritables, ou du moins n'ont point été insérés dans les évangiles longtems après le tems où ils ont été opérés. Les témoins qui les ont transmis, les apôtres qui les ont vus, sont-ils bien dignes de foi, et leur témoignage n'est-il point récusable ? Ces témoins étoient-ils bien éclairés ? De l'aveu même des chrétiens, c'étoient des hommes sans lumieres, tirés de la lie du peuple, par conséquent crédules et incapables d'examiner. Ces témoins étoient-ils désintéressés ? Non ; ils avoient, sans doute, le plus grand intérêt à soutenir des faits merveilleux, qui prouvoient la divinité de leur maître, et la vérité de la religion qu'ils vouloient établir. Ces mêmes faits ont-ils été confirmés par les historiens contemporains ? Aucun d'eux n'en a parlé, et dans une ville, aussi superstitieuse que Jérusalem, il ne s'est trouvé, ni un seul juif, ni un seul payen, qui aient entendu parler des faits les plus extraordinaires et les plus multipliés que l'histoire ait jamais rapportés. Ce ne sont jamais que des chrétiens qui nous attestent les miracles du Christ. On veut que nous croyions, qu'à la mort du fils de Dieu la terre ait tremblé, le soleil se soit éclipsé, les morts soient sortis du tombeau. Comment des événemens si extraordinaires n'ont-ils été remarqués que par quelques chrétiens ? Furent-ils donc les seuls qui s'en apperçurent ? On veut que nous croyions que le Christ est ressuscité ; on nous cite pour témoins, des apôtres, des femmes, des disciples. Une apparition solemnelle, faite dans une place publique, n'eut-elle pas été plus décisive, que toutes ces apparitions clandestines, faites à des hommes intéressés à former une nouvelle secte ? La foi chrétienne est fondée, selon s Paul, sur la résurrection de Jésus-Christ ; il falloit donc que ce fait fût prouvé aux nations, de la façon la plus claire et la plus indubitable. Ne peut-on point accuser de malice le sauveur du monde, pour ne s'être montré qu'à ses disciples et à ses favoris ? Il ne vouloit donc point que tout le monde crût en lui ? Les juifs, me dira-t-on, en mettant le Christ à mort, méritoient d'être aveuglés. Mais, dans ce cas, pourquoi les apôtres leur prêchoient-ils l'évangile ? Pouvoient-ils espérer qu'on ajoûtât plus de foi à leur rapport, qu'à ses propres yeux ?

Au reste, les miracles ne semblent inventés, que pour suppléer à de bons raisonnemens ; la vérité et l'évidence n'ont pas besoin de miracles pour se faire adopter. N'est-il pas bien surprenant, que la divinité trouve plus facile de déranger l'ordre de la nature, que d'enseigner aux hommes des vérités claires, propres à les convaincre, capables d'arracher leur assentiment ? Les miracles n'ont été inventés, que pour prouver aux hommes des choses impossibles à croire ; il ne seroit pas besoin de miracles, si on leur parloit raison. Ainsi, ce sont des choses incroyables, qui servent de preuves à d'autres choses incroyables. Presque tous les imposteurs, qui ont apporté des religions aux peuples, leur ont annoncé des choses improbables ; ensuite ils ont fait des miracles, pour les obliger à croire les choses qu'ils leur annonçoient. vous ne pouvez, ont-ils dit, comprendre ce que je vous dis ; mais je vous prouve que je dis vrai, en faisant à vos yeux des choses que vous ne pouvez pas comprendre. Les peuples se sont payés de ces raisons ; la passion pour le merveilleux les empêcha toujours de raisonner ; ils ne virent point que des miracles ne pouvoient prouver des choses impossibles, ni changer l'essence de la vérité. Quelques merveilles que pût faire un homme, ou, si l'on veut, un dieu lui-même, elles ne prouveront jamais, que deux et deux ne font point quatre, et que trois ne font qu'un ; qu'un être immatériel, et dépourvu d'organes, ait pu parler aux hommes ; qu'un être sage, juste et bon, ait pu ordonner des folies, des injustices, des cruautés, etc. D'où l'on voit que les miracles ne prouvent rien, sinon l'adresse et l'imposture de ceux qui veulent tromper les hommes, pour confirmer les mensonges qu'ils leur ont annoncés, et la crédulité stupide de ceux que ces imposteurs séduisent. Ces derniers ont toujours commencé par mentir, par donner des idées fausses de la divinité, par prétendre avoir eu un commerce intime avec elle ; et pour prouver ces merveilles incroyables, ils faisoient des oeuvres incroyables, qu'ils attribuoient à la toute-puissance de l'être qui les envoyoit. Tout homme, qui fait des miracles, n'a point de vérités, mais des mensonges, à prouver.

La vérité est simple et claire ; le merveilleux annonce toujours la fausseté. La nature est toujours vraie ; elle agit par des loix qui ne se démentent jamais. Dire que Dieu fait des miracles, c'est dire qu'il se contredit lui-même ; qu'il dément les loix qu'il a prescrites à la nature ; qu'il rend inutile la raison humaine, dont on le fait l'auteur. Il n'y a que des imposteurs qui puissent nous dire de renoncer à l'expérience et de bannir la raison.

Ainsi, les prétendus miracles, que le christianisme nous raconte, n'ont, comme ceux de toutes les autres religions, que la crédulité des peuples, leur enthousiasme, leur ignorance, et l'adresse des imposteurs pour base. Nous pouvons en dire autant des prophéties. Les hommes furent de tout tems curieux de connoître l'avenir ; ils trouverent, en conséquence, des hommes disposés à les servir. Nous voyons des enchanteurs, des devins, des prophétes, dans toutes les nations du monde. Les juifs ne furent pas plus favorisés, à cet égard, que les tartares, les négres, les sauvages, et tous les autres peuples de la terre, qui tous posséderent des imposteurs, prêts à les tromper pour des présens. Ces hommes merveilleux dûrent sentir bientôt que leurs oracles devoient être vagues et ambigus, pour n'être point démentis par les effets. Il ne faut donc point être surpris, si les prophéties judaïques sont obscures, et de nature à y trouver tout ce que l'on veut y chercher. Celles que les chrétiens attribuent à Jésus-Christ, ne sont point vues du même oeil par les juifs, qui attendent encore ce messie, que ces premiers croient arrivé depuis 18 siécles. Les prophétes du judaïsme ont annoncé de tout tems, à une nation inquiete et mécontente de son sort, un libérateur, qui fut pareillement l'objet de l'attente des romains, et de presque toutes les nations du monde. Tous les hommes, par un penchant naturel, espérent la fin de leurs malheurs, et croyent que la providence ne peut se dispenser de les rendre plus fortunés. Les juifs, plus superstitieux que tous les autres peuples, se fondant sur la promesse de leur dieu, ont dû toujours attendre un conquérant, ou un monarque, qui fît changer leur sort, et qui les tirât de l'opprobre. Comment peut-on voir ce libérateur dans la personne de Jésus, le destructeur, et non le restaurateur de la nation hébraïque, qui, depuis lui, n'eut plus aucune part à la faveur de son dieu ?

On ne manquera pas de dire, que la destruction du peuple juif, et sa dispersion, furent elles-mêmes prédites, et qu'elles fournissent une preuve convaincante des prophéties des chrétiens. Je réponds, qu'il étoit facile de prédire la dispersion et la destruction d'un peuple toujours inquiet, turbulent, et rebelle à ses maîtres ; toujours déchiré par des divisions intestines : d'ailleurs, ce peuple fut souvent conquis et dispersé ; le temple, détruit par Titus, l'avoit déja été par Nabuchodonosor, qui amena les tribus captives en Assyrie, et les répandit dans ses états. Nous nous appercevons de la dispersion des juifs, et non de celle des autres nations conquises, parce que celles-ci, au bout d'un certain tems, se sont toujours confondues avec la nation conquérante, au lieu que les juifs ne se mêlent point avec les nations parmi lesquelles ils habitent, et en demeurent toujours distingués. N'en est-il pas de même des guébres , ou parsis de la Perse et de l'Indostan, ainsi que des arméniens qui vivent dans les pays mahométans ?

Les juifs demeurent dispersés, parce qu'ils sont insociables, intolérans, et aveuglément attachés à leurs superstitions. Ainsi, les chrétiens n'ont aucune raison pour se vanter des prophéties contenues dans les livres mêmes des hébreux, ni de s'en prévaloir contre ceux-ci, qu'ils regardent comme les conservateurs des titres d'une religion qu'ils abhorrent. La Judée fut de tout tems soumise aux prêtres, qui eurent une influence très-grande sur les affaires de l'état, qui se mêlerent de la politique, et de prédire les événemens heureux, ou malheureux, qu'elle avoit lieu d'attendre. Nul pays ne renferma un plus grand nombre d'inspirés ; nous voyons que les prophétes tenoient des écoles publiques, où ils initioient aux mystères de leur art, ceux qu'ils en trouvoient dignes, ou qui vouloient, en trompant un peuple crédule, s'attirer des respects, et se procurer des moyens de subsister à ses dépens.

L'art de prophétiser fut donc un vrai métier, ou, si l'on veut, une branche de commerce fort utile et lucrative dans une nation misérable, et persuadée que son dieu n'étoit sans cesse occupé que d'elle. Les grands profits, qui résultoient de ce trafic d'impostures, dûrent mettre de la division entre les prophétes juifs ; aussi voyons-nous qu'ils se décrioient les uns les autres ; chacun traitoit son rival de faux prophéte , et prétendoit qu'il étoit inspiré de l'esprit malin. Il y eut toujours des querelles entre les imposteurs, pour savoir à qui demeureroit le privilége de tromper leurs concitoyens.

En effet, si nous examinons la conduite de ces prophétes si vantés de l'ancien testament, nous ne trouverons en eux rien moins que des personnages vertueux. Nous voyons des prêtres arrogans, perpétuellement occupés des affaires de l'état, qu'ils surent toujours lier à celles de la religion ; nous voyons en eux des sujets séditieux, continuellement cabalans contre les souverains qui ne leur étoient point assez soumis, traversans leurs projets, soulevans les peuples contr'eux, et parvenans souvent à les détruire, et à faire accomplir ainsi les prédictions funestes qu'ils avoient faites contr'eux.

Enfin, dans la plûpart des prophétes, qui jouerent un rôle dans l'histoire des juifs, nous voyons des rebelles occupés sans relâche du soin de bouleverser l'état, de susciter des troubles, et de combattre l'autorité civile, dont les prêtres furent toujours les ennemis, lorsqu'ils ne la trouverent point assez complaisante, assez soumise à leurs propres intérêts. Quoi qu'il en soit, l'obscurité étudiée des prophéties permit d'appliquer celles qui avoient le messie, ou le libérateur d'Israël, pour objet, à tout homme singulier, à tout enthousiaste, ou prophéte, qui parut à Jérusalem, ou en Judée. Les chrétiens, dont l'esprit est échauffé de l'idée de leur Christ, ont cru le voir par-tout, et l'ont distinctement apperçu dans les passages les plus obscurs de l'ancien testament. À force d'allégories, de subtilités, de commentaires, d'interprêtations forcées, ils sont parvenus à se faire illusion à eux-mêmes, et à trouver des prédictions formelles dans les rêveries décousues, dans les oracles vagues, dans le fatras bizarre des prophétes.

Les hommes ne se rendent point difficiles sur les choses qui s'accordent avec leurs vues. Quand nous voudrons envisager sans prévention les prophéties des hébreux, nous n'y verrons que des rapsodies informes, qui ne sont que l'ouvrage du fanatisme et du délire ; nous trouverons ces prophéties obscures et énigmatiques, comme les oracles des payens ; enfin, tout nous prouvera, que ces prétendus oracles divins n'étoient que les délires et les impostures de quelques hommes accoutumés à tirer parti de la crédulité d'un peuple superstitieux, qui ajoutoit foi aux songes, aux visions, aux apparitions, aux sortiléges, et qui recevoit avidement toutes les rêveries qu'on vouloit lui débiter, pourvu qu'elles fussent ornées du merveilleux.

Par-tout où les hommes seront ignorans, il y aura des prophétes, des inspirés, des faiseurs de miracles ; ces deux branches de commerce diminueront toujours dans la même proportion que les nations s'éclaireront. Enfin, le christianisme met au nombre des preuves de la vérité de ses dogmes, un grand nombre de martyrs , qui ont scellé de leur sang la vérité des opinions religieuses qu'ils avoient embrassées. Il n'est point de religion sur la terre qui n'ait eu ses défenseurs ardens, prêts à sacrifier leur vie pour les idées auxquelles on leur avoit persuadé que leur bonheur éternel étoit attaché.

L'homme superstitieux et ignorant est opiniâtre dans ses préjugés ; sa crédulité l'empêche de soupçonner que ses guides spirituels aient jamais pu le tromper ; sa vanité lui fait croire, que lui-même il n'a pu prendre le change ; enfin, s'il a l'imagination assez forte, pour voir les cieux ouverts, et la divinité prête à récompenser son courage, il n'est point de supplice qu'il ne brave et qu'il n'endure. Dans son ivresse, il méprisera des tourmens de peu de durée ; il rira au milieu des bourreaux ; son esprit aliéné le rendra même insensible à la douleur. La pitié amollit alors le coeur des spectateurs ; ils admirent la fermeté merveilleuse du martyr ; son enthousiasme les gagne ; ils croyent sa cause juste ; et son courage, qui leur paroît surnaturel et divin, devient une preuve indubitable de la vérité de ses opinions. C'est ainsi que, par une espece de contagion, l'enthousiasme se communique ; l'homme s'intéresse toujours à celui qui montre le plus de fermeté, et la tyrannie attire des partisans à tous ceux qu'elle persécute. Ainsi, la constance des premiers chrétiens dut, par un effet naturel, lui former des prosélytes, et les martyrs ne prouvent rien, sinon la force de l'enthousiasme, de l'aveuglement, de l'opiniatreté, que la superstition peut produire, et la cruelle démence de tous ceux qui persécutent leurs semblables pour des opinions religieuses.

Toutes les passions fortes ont leurs martyrs ; l'orgueil, la vanité, les préjugés, l'amour, l'enthousiasme du bien public, le crime même, font tous les jours des martyrs, ou du moins font que ceux que ces objets enivrent, ferment les yeux sur les dangers. Est-il donc surprenant que l'enthousiasme et le fanatisme, les deux passions les plus fortes chez les hommes, aient si souvent fait affronter la mort à ceux qu'elles ont enivrés des espérances qu'elles donnent ? D'ailleurs, si le christianisme a ses martyrs, dont il se glorifie, le judaïsme n'a-t-il pas les siens ?

Les juifs infortunés, que l'inquisition condamne aux flammes, ne sont-ils pas des martyrs de leur religion, dont la constance prouve autant en sa faveur, que celle des martyrs chrétiens peut prouver en faveur du christianisme ? Si les martyrs prouvoient la vérité d'une religion, il n'est point de religion, ni de secte, qui ne pût être regardée comme véritable.

Enfin, parmi le nombre, peut-être exagéré, des martyrs dont le christianisme se fait honneur, il en est plusieurs qui furent plûtôt les victimes d'un zéle inconsidéré, d'une humeur turbulente, d'un esprit séditieux, que d'un esprit religieux. L'église elle-même n'ose point justifier ceux que leur fougue imprudente a quelquefois poussés jusqu'à troubler l'ordre public, à briser les idoles, à renverser les temples du paganisme. Si des hommes de cette espéce étoient regardés comme des martyrs, tous les séditieux, tous les perturbateurs de la société, auroient droit à ce titre, lorsqu'on les fait punir.

CHAPITRE 7

Des mystères de la religion chrétienne

Révéler quelque chose à quelqu'un, c'est lui découvrir des secrets qu'il ignoroit auparavant. Si on demande aux chrétiens quels sont les secrets importans qui exigeoient que Dieu lui-même se donnât la peine de les révéler, ils nous diront que le plus grand de ces secrets, et le plus nécessaire au genre humain, est celui de l'unité de la divinité ; secret que, selon eux, les hommes eussent été par eux-mêmes incapables de découvrir. Mais ne sommes-nous pas en droit de leur demander si cette assertion est bien vraie ? On ne peut point douter que Moïse n'ait annoncé un dieu unique aux hébreux, et qu'il n'ait fait tous ses efforts pour les rendre ennemis de l'idolâtrie et du polythéïsme des autres nations, dont il leur représenta la croyance et le culte comme abominables aux yeux du monarque céleste qui les avoit tirés d'égypte.

Mais un grand nombre de sages du paganisme, sans le secours de la révélation judaïque, n'ont-ils pas découvert un dieu suprême, maître de tous les autres dieux ? D'ailleurs, le destin, auquel tous les autres dieux du paganisme étoient subordonnés, n'étoit-il pas un dieu unique, dont la nature entiere subissoit la loi souveraine ? Quant aux traits, sous lesquels Moïse a peint sa divinité, ni les juifs, ni les chrétiens, n'ont point droit de s'en glorifier. Nous ne voyons en lui qu'un despote bizarre, colere, rempli de cruauté, d'injustice, de partialité, de malignité, dont la conduite doit jetter tout homme, qui le médite, dans la plus affreuse perpléxité. Que sera-ce, si l'on vient à lui joindre des attributs inconcevables, que la théologie chrétienne s'efforce de lui attribuer ? Est-ce connoître la divinité, que de dire que c'est un esprit , un être immatériel , qui ne ressemble à rien de ce que les sens nous font connoître ?

L'esprit humain n'est-il pas confondu par les attributs négatifs d'infinité, d'immensité, d'éternité, de toute-puissance, d'omniscience , etc. Dont on n'a orné ce dieu, que pour le rendre plus inconcevable ? Comment concilier la sagesse, la bonté, la justice, et les autres qualités morales que l'on donne à ce dieu, avec la conduite étrange, et souvent atroce, que les livres des chrétiens et des hébreux lui attribuent à chaque page ? N'eut-il pas mieux valu laisser l'homme dans l'ignorance totale de la divinité, que de lui révéler un dieu rempli de contradictions, qui prête sans cesse à la dispute, et qui lui sert de prétexte pour troubler son repos ? Révéler un pareil Dieu, c'est ne rien découvrir aux hommes, que le projet de les jetter dans les plus grands embarras, et de les exciter à se quereller, à se nuire, à se rendre malheureux. Quoi qu'il en soit, est-il bien vrai que le christianisme n'admette qu'un seul dieu, le même que celui de Moïse ? Ne voyons-nous pas les chrétiens adorer une divinité triple, sous le nom de trinité ? Le dieu suprême génére de toute éternité un fils égal à lui ; de l'un et de l'autre de ces dieux, il en procéde un troisieme, égal aux deux premiers ; ces trois dieux, égaux en divinité, en perfection, en pouvoir, ne forment néanmoins qu'un seul dieu. Ne suffit-il donc pas d'exposer ce système, pour en montrer l'absurdité ? N'est-ce donc que pour révéler de pareils mystères, que la divinité s'est donné la peine d'instruire le genre humain ? Les nations les plus ignorantes, et les plus sauvages, ont-elles enfanté des opinions plus monstrueuses, et plus propres à dérouter la raison ?

Cependant les écrits de Moïse ne contiennent rien qui ait pu donner lieu à ce système si étrange ; ce n'est que par des explications forcées, que l'on prétend trouver le dogme de la trinité dans la bible. Quant aux juifs, contens du dieu unique, que leur législateur leur avoit annoncé, ils n'ont jamais songé à le tripler. Le second de ces dieux, ou, suivant le langage des chrétiens, la seconde personne de la trinité, s'est revêtue de la nature humaine, s'est incarnée dans le sein d'une vierge, et renonçant à sa divinité, s'est soumise aux infirmités attachées à notre espéce, et même a souffert une mort ignominieuse pour expier les péchés de la terre. Voilà ce que le christianisme appelle le mystère de l'incarnation . Qui ne voit que ces notions absurdes sont empruntées des égyptiens, des indiens, et des grecs, dont les ridicules mythologies supposoient des dieux revêtus de la forme humaine, et sujets, comme les hommes, à des infirmités ?

Ainsi, le christianisme nous ordonne de croire, qu'un dieu fait homme, sans nuire à sa divinité, a pu souffrir, mourir, a pu s'offrir en sacrifice à lui-même, n'a pu se dispenser de tenir une conduite aussi bizarre, pour appaiser sa propre colere. C'est là ce que les chrétiens nomment le mystère de la rédemption du genre humain. Il est vrai que ce dieu mort est ressuscité ; semblable en cela à l'Adonis de Phénicie, à l'Osyris d'égypte, à l'Atys de Phrygie, qui furent jadis les emblêmes d'une nature périodiquement mourante et renaissante, le dieu des chrétiens renaît de ses propres cendres, et sort triomphant du tombeau.

Tels sont les secrets merveilleux, ou les mystères sublimes, que la religion chrétienne découvre à ses disciples ; telles sont les idées, tantôt grandes, tantôt abjectes, mais toujours inconcevables, qu'elle nous donne de la divinité ; voilà donc les lumieres que la révélation donne à notre esprit ! Il semble, que celle que les chrétiens adoptent, ne se soit proposé que de redoubler les nuages qui voilent l'essence divine aux yeux des hommes. Dieu, nous dit-on, a voulu se rendre ridicule, pour confondre la curiosité de ceux que l'on assure pourtant qu'il vouloit illuminer par une grace spéciale.

Quelle idée peut-on se former d'une révélation, qui, loin de rien apprendre, se plaît à confondre les notions les plus claires ? Ainsi, nonobstant la révélation, si vantée par les chrétiens, leur esprit n'a aucune lumiere sur l'être qui sert de base à toute religion ; au contraire, cette fameuse révélation ne sert qu'à obscurcir toutes les idées que l'on pourroit s'en former. L'écriture sainte l'appelle un dieu caché . David nous dit qu'il place sa retraite dans les ténébres, que les eaux troubles et les nuages forment le pavillon qui le couvre . Enfin, les chrétiens, éclairés par Dieu lui-même, n'ont de lui que des idées contradictoires, des notions incompatibles, qui rendent son existence douteuse, ou même impossible, aux yeux de tout homme qui consulte sa raison. En effet, comment concevoir un dieu, qui, n'ayant créé le monde que pour le bonheur de l'homme, permet pourtant que la plus grande partie de la race humaine soit malheureuse en ce monde et dans l'autre ? Comment un dieu, qui jouit de la suprême félicité, pourroit-il s'offenser des actions de ses créatures ? Ce dieu est donc susceptible de douleur ; son être peut donc se troubler ; il est donc dans la dépendance de l'homme, qui peut à volonté le réjouir ou l'affliger. Comment un dieu puissant laisse-t-il à ses créatures une liberté funeste, dont elles peuvent abuser pour l'offenser, et se perdre elles-mêmes ? Comment un dieu peut-il se faire homme, et comment l'auteur de la vie et de la nature peut-il mourir lui-même ? Comment un dieu unique peut-il devenir triple, sans nuire à son unité ? On nous répond, que toutes ces choses sont des mystères ; mais ces mystères détruisent l'existence même de Dieu. Ne seroit-il pas plus raisonnable d'admettre dans la nature, avec Zoroastre, ou Manès, deux principes, ou deux puissances opposées, que d'admettre, avec le christianisme, un dieu tout-puissant, qui n'a pas le pouvoir d'empêcher le mal ; un dieu juste, mais partial ; un dieu clément, mais implacable, qui punira, pendant une éternité, les crimes d'un moment ; un dieu simple, qui se triple ; un dieu, principe de tous les êtres, qui peut consentir à mourir, faute de pouvoir satisfaire autrement à sa justice divine ?

Si dans un même sujet les contraires ne peuvent subsister en même tems, l'existence du dieu des juifs et des chrétiens est sans doute impossible ; d'où l'on est forcé de conclure, que les docteurs du christianisme, par les attributs dont ils se sont servis pour orner, ou plûtôt pour défigurer la divinité, au lieu de la faire connoître, n'ont fait que l'anéantir, ou du moins

la rendre méconnoissable. C'est ainsi, qu'à force de fables et de mystères, la révélation n'a fait que troubler la raison des hommes, et rendre incertaines les notions simples qu'ils peuvent se former de l'être nécessaire, qui gouverne la nature par des loix immuables. Si l'on ne peut nier l'existence d'un dieu, il est au moins certain que l'on ne peut admettre celui que les chrétiens adorent, et dont leur religion prétend leur révéler la conduite, les ordres et les qualités. Si c'est être athée , que de n'avoir aucune idée de la divinité, la théologie chrétienne ne peut être regardée que comme un projet d'anéantir l'existence de l'être suprême.

CHAPITRE 8

Autres mystères et dogmes du christianisme.

Peu contens des nuages mystérieux que le christianisme a répandus sur la divinité, et des fables judaïques qu'il avoit adoptées sur son compte, les docteurs chrétiens ne semblent s'être occupés que du soin de multiplier les mystères, et de confondre de plus en plus la raison dans leurs disciples. La religion, destinée à éclairer les nations, n'est qu'un tissu d'énigmes ; c'est un dédale, d'où il est impossible au bon sens de se tirer. Ce que les superstitions anciennes ont cru de plus inconcevable, dut nécessairement trouver place dans un système religieux, qui se faisoit un principe d'imposer un silence éternel à la raison. Le fatalisme des grecs, entre les mains des prêtres chrétiens, s'est changé en prédestination .

Suivant ce dogme tyrannique, le dieu des miséricordes destine le plus grand nombre des malheureux mortels à des tourmens éternels ; il ne les place, pour un tems, dans ce monde, que pour qu'ils y abusent de leurs facultés, de leur liberté, afin de se rendre dignes de la colere implacable de leur créateur. Un dieu, rempli de prévoyance et de bonté, donne à l'homme un libre arbitre , dont ce dieu sait bien qu'il fera un usage assez pervers, pour mériter la damnation éternelle. Ainsi, la divinité ne donne le jour au plus grand nombre des hommes, ne leur donne des penchans nécessaires à leur bonheur, ne leur permet d'agir, que pour avoir le plaisir de les plonger dans l'enfer. Rien de plus affreux que les peintures que le christianisme nous fait de ce séjour, destiné à la plus grande partie de la race humaine. Un dieu miséricordieux s'abreuvera, pendant l'éternité, des larmes des infortunés, qu'il n'a fait naître que pour être malheureux ; le pécheur, renfermé dans des cachots ténébreux, sera livré, pour toujours, aux flammes dévorantes ; les voutes de cette prison ne retentiront que de grincemens de dents, de hurlemens ; les tourmens, qu'on y éprouvera, au bout de millions de siécles, ne feront que commencer, et l'espérance consolante, de voir un jour finir ces peines, manquera, et sera ravie elle-même ; en un mot, Dieu, par un acte de sa toute-puissance, rendra l'homme susceptible de souffrir, sans interruption et sans terme ; sa justice lui permettra de punir des crimes finis, et dont les effets sont limités par le tems, par des supplices infinis pour la durée et pour l'éternité. Telle est l'idée que le chrétien se forme du Dieu qui exige son amour. Ce tyran ne le crée, que pour le rendre malheureux ; il ne lui donne la raison, que pour le tromper ; des penchans, que pour l'égarer ; la liberté, que pour le déterminer à faire ce qui doit le perdre à jamais ; enfin, il ne lui donne des avantages sur les bêtes, que pour avoir occasion de l'exposer à des tourmens, dont ces bêtes, ainsi que les substances inanimées, sont exemptes.Le dogme de la prédestination rend le sort de l'homme bien plus fâcheux, que celui des pierres et des brutes.

Il est vrai que le christianisme promet un séjour délicieux à ceux que la divinité aura choisis pour être les objets de son amour ; mais ce lieu n'est réservé qu'à un petit nombre d'élus, qui, sans aucun mérite de leur part, auront pourtant des droits sur la bonté de leur dieu, partial pour eux, et cruel pour le reste des humains. C'est ainsi que le Tartare et l'élisée de la mythologie payenne, inventés par des imposteurs, qui vouloient, ou faire trembler les hommes, ou les séduire, ont trouvé place dans le système religieux des chrétiens, qui changerent les noms de ces séjours en ceux de paradis et d'enfer . On ne manquera pas de nous dire, que le dogme des récompenses et des peines d'une autre vie, est utile et nécessaire aux hommes, qui, sans cela, se livreroient sans crainte aux plus grands excès. Je réponds, que le législateur des juifs leur avoit soigneusement caché ce prétendu mystère, et que le dogme de la vie future faisoit partie du secret que, dans les mystères des grecs, on révéloit aux initiés. Ce dogme fut ignoré du vulgaire ; la société ne laissoit pas de subsister : d'ailleurs, ce ne sont point des terreurs éloignées, que les passions présentes méprisent toujours, ou du moins rendent problématiques, qui contiennent les hommes ; ce sont de bonnes loix ; c'est une éducation raisonnable ; ce sont des principes honnêtes.

Si les souverains gouvernoient avec sagesse et avec équité, ils n'auroient pas besoin du dogme des récompenses et des peines futures, pour contenir les peuples. Les hommes seront toujours plus frappés des avantages présens, et des châtimens visibles, que des plaisirs et des supplices qu'on leur annonce dans une autre vie. La crainte de l'enfer ne retiendra point des criminels, que la crainte du mépris, de l'infamie, du gibet, n'est point capable de retenir. Les nations chrétiennes ne sont-elles point remplies de malfaiteurs, qui bravent sans cesse l'enfer, de l'existence duquel ils n'ont jamais douté ?

Quoi qu'il en soit, le dogme de la vie future suppose que l'homme se survivra à lui-même, ou du moins, qu'après sa mort il sera susceptible des récompenses et des peines que la religion lui fait prévoir. Suivant le christianisme, les morts reprendront un jour leurs corps ; par un miracle de la toute-puissance, les molécules dissoutes et dispersées, qui composoient leurs corps, se rapprocheront ; elles se combineront de nouveau avec leurs ames immortelles : telles sont les idées merveilleuses que présente le dogme de la résurrection . Les juifs, dont le législateur n'a jamais parlé de cet étrange phénomene, paroissent avoir puisé cette doctrine chez les mages, durant leur captivité à Babylone ; cependant elle ne fut point universellement admise parmi eux. Les pharisiens admettoient la résurrection des morts, les saducéens la rejettoient ; aujourd'hui elle est un des points fondamentaux de la religion chrétienne. Ses sectateurs croyent fermement qu'ils ressusciteront un jour, et que leur résurrection sera suivie du jugement universel et de la fin du monde. Selon eux, Dieu qui sait tout, et qui connoît jusqu'aux pensées les plus secrettes des hommes, viendra sur les nuages, pour leur faire rendre un compte exact de leur conduite ; il les jugera avec le plus grand appareil, et d'après ce jugement, leur sort sera irrévocablement décidé ; les bons seront admis dans le séjour délicieux que la divinité réserve à ses élus et aux anges ; les méchans seront précipités dans les flammes destinées aux démons, ennemis de Dieu et des hommes.

En effet, le christianisme admet des êtres invisibles d'une nature différente de l'homme, dont les uns exécutent les volontés du très-haut, et dont les autres sont perpétuellement occupés à traverser ses desseins. Les premiers sont connus sous le nom d'anges , ou de messagers, subordonnés à Dieu : on prétend qu'il s'en sert pour veiller à l'administration de l'univers et sur-tout à la conservation de l'homme. Ces êtres bienfaisans sont, suivant les chrétiens, de purs esprits ; mais ils ont le pouvoir de se rendre sensibles, en prenant la forme humaine. Les livres sacrés des juifs et des chrétiens sont remplis d'apparitions de ces êtres merveilleux, que la divinité envoyoit aux hommes qu'elle vouloit favoriser, afin d'être leurs guides, leurs protecteurs, leurs dieux tutélaires. D'où l'on voit que les bons anges sont dans l'imagination des chrétiens, ce que les nymphes, les lares, les pénates, étoient dans l'imagination des payens, et ce que les fées étoient pour nos faiseurs de romans.Les êtres inconnus de la seconde espéce furent désignés sous le nom de démons , de diables , d'esprits malins : on les regarda comme les

ennemis du genre humain, les tentateurs des hommes, des séducteurs, perpétuellement occupés à les faire tomber dans le péché. Les chrétiens leur attribuent un pouvoir extraordinaire, la faculté de faire des miracles semblables à ceux du très-haut, et surtout une puissance qui balance la sienne, et qui parvient à rendre tous les projets inutiles.

En effet, quoique la religion chrétienne n'accorde point formellement au démon la même puissance qu'à Dieu, elle suppose néanmoins, que cet esprit mal-faisant empêche les hommes de parvenir au bonheur que la divinité bienfaisante leur destine, et conduit le plus grand nombre à la perdition : en un mot, d'après les idées du christianisme, l'empire du diable est bien plus étendu que celui de l'être suprême ; celui-ci réussit à peine à sauver quelques élus, tandis que l'autre mene à la damnation la foule immense de ceux qui n'ont point la force de résister à ses inspirations dangereuses. Qui ne voit pas que Satan , que le démon, qui est un objet de terreur pour les chrétiens, est emprunté du dogme des deux principes, admis jadis en égypte et dans tout l'orient ? L'Osyris et le Typhon des égyptiens, l'Orosmade et l'Aharimane des perses et des chaldéens, ont sans doute fait naître la guerre continuelle qui subsiste entre le dieu des chrétiens et son redoutable adversaire. C'est par ce système, que les hommes ont cru se rendre compte des biens et des maux qui leur arrivent. Un diable tout-puissant sert à justifier la divinité des malheurs nécessaires, et peu mérités, qui affligent le genre humain.

Tels sont les dogmes effrayans et mystérieux sur lesquels les chrétiens sont d'accord ; il en est plusieurs autres, qui sont propres à des sectes particulieres. C'est ainsi qu'une secte nombreuse du christianisme admet un lieu intermédiaire, sous le nom de purgatoire , où des ames moins criminelles, que celles qui ont mérité l'enfer, sont reçues pour un tems, afin d'expier, par des supplices rigoureux, les fautes commises en cette vie ; elles sont ensuite admises au séjour de l'éternelle félicité. Ce dogme, visiblement emprunté des rêveries de Platon, est entre les mains des prêtres de l'église romaine, une source intarissable de richesses, vû qu'ils se sont arrogé le pouvoir d'ouvrir les portes du purgatoire, et qu'ils prétendent, que leurs prieres puissantes sont capables de modérer la rigueur des décrets divins, et d'abréger les tourmens des ames, qu'un dieu juste a condamnées à ce séjour malheureux.

Ce qui précéde, nous prouve que la religion chrétienne n'a point laissé manquer ses sectateurs d'objets de crainte et de terreur ; c'est en faisant trembler les hommes, qu'on parvient à les rendre soumis, et à troubler leur raison.

CHAPITRE 9

Des rites, des cérémonies mystérieuses, ou de la théurgie des chrétiens

Si les dogmes, enseignés par la religion chrétienne, sont des mystères inaccessibles à la raison ; si le dieu, qu'elle annonce, est un dieu inconcevable, nous ne devons pas être surpris de voir, que, dans ses rites et ses cérémonies, cette religion conserve un ton inintelligible et mystérieux. Sous un dieu, qui ne s'est révélé que pour confondre la raison humaine, tout doit être incompréhensible, tout doit mettre le bon sens en défaut.

La cérémonie la plus importante du christianisme, et sans laquelle nul homme ne peut être sauvé, s'appelle le baptême ; elle consiste à verser de l'eau sur la tête d'un enfant, ou d'un adulte, en invoquant la trinité. Par la vertu mystérieuse de cette eau, et des paroles qui l'accompagnent, l'homme est spirituellement régénéré ; il est lavé des souillures, transmises de race en race, depuis le premier pere du genre humain ; en un mot, il devient enfant de Dieu, et susceptible d'entrer dans sa gloire, lorsqu'il sortira de ce monde. Cependant, suivant les chrétiens, l'homme ne meurt qu'en conséquence du péché d'Adam ; et si, par le baptême, ce péché est effacé, comment arrive-t-il que les chrétiens soient sujets à la mort ? On nous dira peut-être, que c'est de la mort spirituelle, et non de la mort du corps, que J C a délivré les hommes ; mais cette mort spirituelle n'est autre chose que le péché ; et dans ce cas, comment peut-il se faire que les chrétiens continuent à pécher, comme s'ils n'avoient point été rachetés et délivrés du péché ? D'où l'on voit que le baptême est un mystère impénétrable à la raison, dont l'expérience dément l'efficacité.

Dans quelques sectes chrétiennes, un évêque, ou un pontife, en prononçant des paroles, et en appliquant un peu d'huile sur le front, fait descendre l'esprit saint sur un jeune homme, ou un enfant ; par cette cérémonie, le chrétien est confirmé dans sa foi, et reçoit invisiblement une foule de graces du très-haut. Ceux de tous les chrétiens, qui, par le renoncement le plus parfait à leur raison, entrent le plus dans l'esprit de leur religion inconcevable, non contens des mystères qui leur sont communs avec les autres sectes, en admettent un sur-tout, qui est propre à causer la plus étrange surprise, c'est celui de la transubstantiation . à la voix redoutable d'un prêtre, le dieu de l'univers est forcé de descendre du séjour de sa gloire, pour se changer en pain ; et ce pain, devenu Dieu, est l'objet des adorations d'un peuple qui se vante de détester l'idolâtrie.

Dans les cérémonies puériles, auxquelles l'enthousiasme des chrétiens attache le plus grand prix, l'on ne peut s'empêcher de voir des vestiges très-marqués de la théurgie pratiquée chez les peuples orientaux. La divinité, forcée par le pouvoir magique de quelques paroles, accompagnées de cérémonies, obéit à la voix de ses prêtres, ou de ceux qui savent le secret de la faire agir, et, sur leurs ordres, elle opére des merveilles. Cette sorte de magie est perpétuellement exercée par les prêtres du christianisme : ils persuadent à leurs disciples, que des formules, reçues par tradition, que des actes arbitraires, que des mouvemens du corps, sont capables d'obliger ce Dieu de la nature à suspendre ses loix, à se rendre à leurs voeux, à répandre ses graces. Ainsi, dans cette religion, le prêtre acquiert le droit de commander à Dieu lui-même : c'est sur cet empire qu'il exerce sur son Dieu ; c'est sur cette théurgie véritable, ou sur ce commerce mystérieux de la terre avec le ciel, que sont fondées les cérémonies puériles et ridicules, que les chrétiens appellent sacremens . Nous avons déja vu cette théurgie dans le baptême, dans la confirmation, dans l'eucharistie ; nous la retrouvons encore dans la pénitence , c'est-à-dire, dans le pouvoir que s'arrogent les prêtres de quelques sectes, de remettre, au nom du ciel, les péchés qu'on leur a confessés. Même théurgie dans l'ordre, c'est-à-dire, dans ces cérémonies qui impriment à quelques hommes un caractere sacré, qui les distingue des prophanes mortels.Même théurgie dans ces fonctions et dans ces rites, qui fatiguent les derniers instans d'un mourant. Même théurgie dans le mariage , où le chrétien suppose que cette union naturelle ne pourroit être approuvée du ciel, si les cérémonies d'un prêtre ne la rendoient valide, et ne lui procuroient la sanction du tout-puissant.

En un mot, nous voyons cette magie blanche, ou théurgie, dans les prieres , les formules, la lithurgie, et dans toutes les cérémonies des chrétiens ; nous la trouvons dans l'opinion qu'ils ont, que des paroles, disposées de certaine maniere, peuvent altérer les volontés de leur dieu, et l'obliger à changer ses décrets immuables. Elle montre son efficacité dans ses exorcismes , c'est-à-dire, dans les cérémonies, par lesquelles, à l'aide d'une eau magique, et de quelques paroles, on croit expulser les esprits malins qui infestent le genre humain. L'eau bénite , qui, chez les chrétiens, a pris la place de l'eau lustrale des romains, posséde, selon eux, les vertus les plus étonnantes ; elle rend sacrés les lieux et les choses, qui étoient auparavant prophanes. Enfin, la théurgie chrétienne, employée par un pontife, dans le sacre des rois, contribue à rendre les chefs des nations plus respectables aux yeux des peuples, et leur imprime un caractere tout divin.

Ainsi, tout est mystére, tout est magie, tout est incompréhensible dans les dogmes, ainsi que dans le culte d'une religion révélée par la divinité, qui vouloit tirer le genre humain de son aveuglement.

CHAPITRE 10

Des livres sacrés des chrétiens.

La religion chrétienne, pour montrer son origine céleste, fonde ses titres sur des livres qu'elle regarde comme sacrés, et comme inspirés par Dieu lui-même. Voyons donc si ses prétentions sont fondées ; examinons si ces ouvrages portent réellement le caractere de la sagesse, de l'omniscience, de la perfection, que nous attribuons à la divinité.

La bible, qui fait l'objet de la vénération des chrétiens, dans laquelle il n'y a pas un mot qui ne soit inspiré, est formée par l'assemblage peu compatible des livres sacrés des hébreux, connus sous le nom de l'ancien testament , combinés avec des ouvrages plus récens, pareillement inspirés aux fondateurs du christianisme, connus sous le nom de nouveau testament . à la tête de ce recueil, qui sert de fondement et de code à la religion chrétienne, se trouvent cinq livres, attribués à Moïse, qui, en les écrivant, ne fut, dit-on, que le secrétaire de la divinité. Il y remonte à l'origine des choses ; il veut nous initier au mystère de la création du monde, tandis qu'il n'en a lui-même que des idées vagues et confuses, qui décélent à chaque instant une ignorance profonde des loix de la physique. Dieu crée le soleil, qui est, pour notre système planétaire, la source de la lumiere, plusieurs jours après avoir créé la lumiere. Dieu, qui ne peut être représenté par aucune image, crée l'homme à son image ; il le crée mâle et femelle , et bientôt oubliant ce qu'il a fait, il crée la femme avec une des côtes de l'homme ; en un mot, dès l'entrée de la bible, nous ne voyons que de l'ignorance et des contradictions. Tout nous prouve que la cosmogonie des hébreux n'est qu'un tissu de fables et d'allégories, incapable de nous donner aucune idée des choses, et qui n'est propre qu'à contenter un peuple sauvage, ignorant et grossier, étranger aux sciences, au raisonnement.

Dans le reste des ouvrages, attribués à Moïse, nous verrons une foule d'histoires improbables et merveilleuses, un amas de loix ridicules et arbitraires ; enfin, l'auteur conclut par y rapporter sa propre mort. Les livres postérieurs à Moïse ne sont pas moins remplis d'ignorance ; Josué arrête le soleil, qui ne tourne point ; Samson, l'hercule des juifs, a la force de faire tomber un temple... on ne finiroit point, si on vouloit relever toutes les bévues et les fables, que montrent tous les passages d'un ouvrage qu'on a le front d'attribuer à l'esprit saint. Toute l'histoire des hébreux ne nous présente qu'un amas de contes, indignes de la gravité de l'histoire et de la majesté de la divinité ; ridicule aux yeux du bon sens, elle ne paroît inventée que pour amuser la crédulité d'un peuple enfant et stupide.

Cette compilation informe est entremêlée des oracles obscurs et décousus, dont différens inspirés, ou prophétes, ont successivement repu la superstition des juifs. En un mot, dans l'ancien testament tout respire l'enthousiasme, le fanatisme, le délire, souvent ornés d'un langage pompeux ; tout s'y trouve, à l'exception du bon sens, de la bonne logique, de la raison, qui semblent être exclus opiniâtrément du livre qui sert de guide aux hébreux et aux chrétiens.

On a déjà fait sentir les idées abjectes, et souvent absurdes, que ce livre nous donne de la divinité ; elle y paroît ridicule dans toute sa conduite ; elle y souffle le froid et le chaud ; elle s'y contredit à chaque instant ; elle agit avec imprudence ; elle se repent de ce qu'elle a fait ; elle édifie d'une main, pour détruire de l'autre ; elle rétracte par la voix d'un prophéte, ce qu'elle a fait dire par un autre : si elle punit de mort toute la race humaine, pour le péché d'un seul homme, elle annonce, par ézéchiel, qu'elle est juste, et qu'elle ne rend point les enfans responsables des iniquités de leurs peres. Elle ordonne aux israélites, par la voix de Moïse, de voler les égyptiens ; elle leur défend dans le décalogue, publié par la loi de Moïse, le vol et l'assassinat : en un mot, toujours en contradiction avec lui-même, Jéhovah, dans le livre inspiré par son esprit, change avec les circonstances, ne tient jamais une conduite uniforme, et se peint souvent sous les traits d'un tyran, qui feroient rougir les méchans les plus décidés.

Si nous jettons les yeux sur le nouveau testament, nous ne verrons pareillement rien qui annonce cet esprit de vérité, que l'on suppose avoir dicté cet ouvrage. Quatre historiens, ou fabulistes, ont écrit l'histoire merveilleuse du messie ; peu d'accord sur les circonstances de sa vie, ils se contredisent quelquefois de la façon la plus palpable. La généalogie du Christ, donnée par s Matthieu, ne ressemble point à celle que nous donne s Luc ; un des évangélistes le fait voyager en égypte, un autre ne parle aucunement de cette fuite ; l'un fait durer sa mission trois ans, l'autre ne la suppose que de trois mois. Nous ne les voyons pas plus d'accord sur les circonstances des faits qu'ils rapportent. S Marc dit que Jésus mourut à la troisiéme heure, c'est-à-dire à neuf heures du matin ; s Jean dit qu'il mourut à la sixieme heure, c'est-à-dire, à midi. Selon s Matthieu et s Marc, les femmes, qui après la mort de Jésus allerent à son sépulchre, ne virent qu'un seul ange ; selon s Luc et S Jean, elles en virent deux. Ces anges étoient, suivant les uns, en dehors ; et suivant d'autres, en-dedans du tombeau. Plusieurs miracles de Jésus sont encore diversement rapportés par ces évangélistes, témoins, ou inspirés. Il en est de même de ses apparitions après sa résurrection. Toutes ces choses ne semblent-elles pas devoir nous faire douter de l'infaillibilité des évangélistes, et de la réalité de leurs inspirations divines ? Que dirons-nous des prophéties fausses, et non existantes, appliquées, dans l'évangile, à Jésus ? C'est ainsi que s Matthieu prétend que Jérémie a prédit que le Christ seroit trahi pour trente piéces d'argent , tandis que cette prophétie ne se trouve point dans Jérémie. Rien de plus étrange que la façon dont les docteurs chrétiens se tirent de ces difficultés. Leurs solutions ne sont faites que pour contenter des hommes, qui se font un devoir de demeurer dans l'aveuglement. Tout homme raisonnable sentira que toute l'industrie des sophismes ne pourra jamais concilier des contradictions si palpables, et les efforts des interprêtes ne lui prouveront que la foiblesse de leur cause. Est-ce par des subterfuges, des subtilités et des mensonges, que l'on peut servir la divinité ?

Nous retrouvons les mêmes contradictions, les mêmes erreurs, dans le pompeux galimathias attribué à s Paul. Cet homme, rempli de l'esprit de Dieu, ne montre dans ses discours, et dans ses épîtres, que l'enthousiasme d'un forcené. Les commentaires les plus étudiés ne peuvent mettre à portée d'entendre, ou de concilier les contradictions, les énigmes, les notions décousues, dont tous ses ouvrages sont remplis, ni les incertitudes de sa conduite, tantôt favorable, tantôt opposée au judaïsme. On ne pourroit tirer plus de lumieres des autres ouvrages attribués aux apôtres. Il sembleroit que ces personnages, inspirés par la divinité, ne sont venus sur la terre, que pour empêcher leurs disciples de rien comprendre à la doctrine qu'ils leur vouloient enseigner.

Enfin, le recueil qui compose le nouveau testament, est terminé par le livre mystique, connu sous le nom d'apocalypse de s Jean , ouvrage inintelligible, dont l'auteur a voulu renchérir sur toutes les idées lugubres et funestes contenues dans la bible ; il y montre, au genre humain affligé, la perspective prochaine du monde prêt à périr ; il remplit l'imagination des chrétiens d'idées affreuses, très-propres à les faire trembler, à les dégoûter d'une vie périssable, à les rendre inutiles, ou nuisibles à la société. C'est ainsi que le fanatisme termine dignement une compilation, révérée des chrétiens, mais ridicule et méprisable pour l'homme sensé ; indigne d'un dieu plein de sagesse et de bonté ; détestable pour quiconque considérera

les maux qu'elle a faits à la terre. Enfin, les chrétiens ayant pris, pour régle de leur conduite et de leurs opinions, un livre tel que la bible, c'est-à-dire, un ouvrage rempli de fables effrayantes, d'idées affreuses de la divinité, de contradictions frappantes, n'ont jamais pu savoir à quoi s'en tenir ; n'ont jamais pu s'accorder sur la façon d'entendre les volontés d'un dieu changeant et capricieux, et n'ont jamais su précisément ce que ce Dieu exigeoit d'eux : ainsi, ce livre obscur fut pour eux une pomme de discorde, une source intarissable de querelles, un arsenal, dans lequel les partis les plus opposés se pourvûrent également d'armes. Les géometres n'ont aucune dispute sur les principes fondamentaux de leur science ; par quelle fatalité, le livre révélé des chrétiens, qui renferme les fondemens de leur religion divine, d'où dépend leur félicité éternelle, est-il inintelligible, et sujet à des disputes, qui si souvent ont ensanglanté la terre ? à en juger par les effets, un tel livre ne devroit-il pas plutôt être regardé comme l'ouvrage d'un génie malfaisant, de l'esprit de mensonge et de ténébres, que d'un Dieu qui s'intéresse à la conservation et au bonheur des hommes, et qui veut les éclairer ?

CHAPITRE 11

De la morale chrétienne

Si l'on s'en rapportoit aux docteurs des chrétiens, il sembleroit qu'avant la venue du fondateur de leur secte, il n'y ait point eu de vraie morale sur la terre ; ils nous dépeignent le monde entier comme plongé dans les ténébres et dans le crime : cependant la morale fut toujours nécessaire aux hommes ; une société sans morale ne peut subsister.

Nous voyons, avant Jésus-Christ, des nations florissantes, des philosophes éclairés, qui ont sans cesse rappellé les hommes à leurs devoirs ; en un mot, nous trouvons dans Socrate, dans Confucius, dans les gymnosophistes indiens, des maximes qui ne le cédent en rien à celles du messie des chrétiens. Nous trouvons dans le paganisme des exemples d'équité, d'humanité, de patriotisme, de tempérance, de désintéressement, de patience, de douceur, qui démentent hautement les prétentions du christianisme, et qui prouvent qu'avant son fondateur il existoit des vertus bien plus réelles que celles qu'il est venu nous enseigner. Falloit-il une révélation surnaturelle aux hommes, pour leur apprendre que la justice est nécessaire pour maintenir la société, que l'injustice ne rapprocheroit que des ennemis prêts à se nuire ? Falloit-il qu'un Dieu parlât, pour leur montrer que des êtres rassemblés ont besoin de s'aimer et de se prêter des secours mutuels ? Falloit-il des secours d'en haut, pour découvrir que la vengeance est un mal, est un outrage aux loix de son pays, qui, lorsqu'elles sont justes, se chargent de venger les citoyens ? Le pardon des injures n'est-il pas une suite de ce principe, et les haines ne s'éternisent-elles point, lorsque l'on veut exercer une vengeance implacable ? Pardonner à ses ennemis, n'est-il pas l'effet d'une grandeur d'ame qui nous donne de l'avantage sur celui qui nous offense ? Faire du bien à nos ennemis, ne nous donne-t-il pas de la supériorité sur eux ? Cette conduite n'est-elle pas propre à nous en faire des amis ? Tout homme, qui veut se conserver, ne sent-il pas que les vices, l'intempérance, la volupté, mettent ses jours en danger ? Enfin, l'expérience n'a-t-elle pas prouvé à tout être pensant, que le crime est l'objet de la haine de ses semblables, que le vice est nuisible à ceux mêmes qui en sont infectés, que la vertu attire de l'estime et de l'amour à ceux qui la cultivent ?

Pour peu que les hommes réfléchissent sur ce qu'ils sont, sur leurs vrais intérêts, sur le but de la société, ils sentiront ce qu'ils se doivent les uns les autres. De bonnes loix les forceront d'être bons, et ils n'auront pas besoin que l'on fasse descendre du ciel des regles nécessaires à leur conservation et à leur bonheur. La raison suffit pour nous enseigner nos devoirs envers les êtres de notre espéce. Quel secours peut-elle tirer de la religion, qui, sans cesse, la contredit et la dégrade ? On nous dira, sans doute, que la religion, loin de contredire la morale, lui sert d'appui, et rend ses obligations plus sacrées, en leur donnant la sanction de la divinité. Je réponds, que la religion chrétienne, loin d'appuyer la morale, la rend chancelante et incertaine. Il est impossible de la fonder solidement sur les volontés positives d'un Dieu changeant, partial, capricieux, qui, de la même bouche, ordonne la justice et l'injustice, la concorde et le carnage, la tolérance et la persécution. Je dis qu'il est impossible de suivre les préceptes d'une morale raisonnable, sous l'empire d'une religion qui fait un mérite du zèle, de l'enthousiasme, du fanatisme le plus destructeur. Je dis qu'une religion, qui nous ordonne d'imiter un despote qui se plaît à tendre des piéges à ses sujets, qui est implacable dans ses vengeances, qui veut qu'on extermine tous ceux qui ont le malheur de lui déplaire, est incompatible avec toute morale. Les crimes, dont le christianisme, plus que toutes les autres religions, s'est souillé, n'ont eu pour prétexte que de plaire au dieu farouche qu'il a reçu des juifs. Le caractere moral de ce dieu doit nécessairement régler la conduite de ceux qui l'adorent.

Si ce dieu est changeant, ses adorateurs changeront, leur morale sera flottante, et leur conduite arbitraire suivra leur tempérament. Cela peut nous montrer la source de l'incertitude où sont les chrétiens, quand il s'agit d'examiner s'il est plus conforme à l'esprit de leur religion, de tolérer , que de persécuter ceux qui different de leurs opinions. Les deux partis trouvent également, dans la bible, des ordres précis de la divinité, qui autorisent une conduite si opposée. Tantôt Jéhovah déclare qu'il hait les peuples idolâtres, et qu'on doit les exterminer ; tantôt Moïse défend de maudire les dieux des nations ; tantôt le fils de Dieu défend la persécution, après avoir dit lui-même, qu'il faut contraindre les hommes d'entrer dans son royaume . Cependant, l'idée d'un dieu sévere et cruel, faisant des impressions bien plus fortes et plus profondes dans l'esprit, que celles d'un dieu débonnaire, les vrais chrétiens se sont presque toujours cru forcés de montrer du zèle contre ceux qu'ils ont supposés les ennemis de leur Dieu.

Ils se sont imaginés, qu'on ne pouvoit l'offenser, en mettant trop de chaleur dans sa cause : quelques fussent ses ordres d'ailleurs, ils ont presque toujours trouvé plus sûr pour eux de persécuter, de tourmenter, d'exterminer ceux qu'ils regardoient comme les objets du courroux céleste. La tolérance n'a été admise que par les chrétiens lâches et peu zèlés, d'un tempérament peu analogue au dieu qu'ils servoient.

Un vrai chrétien ne doit-il pas sentir la nécessité d'être féroce et sanguinaire, quand on lui propose pour exemples les saints et les héros de l'ancien testament ? Ne trouve-t-il pas des motifs pour être cruel, dans la conduite de Moïse, ce législateur qui fait couler par deux fois le sang des israélites, et qui fait immoler à son dieu plus de quarante mille victimes ? Ne trouve-t-il pas, dans la perfide cruauté de Phinées , de Jahel , de Judith , de quoi justifier la sienne ? Ne voit-il pas dans David, ce modèle achevé des rois, un monstre de barbarie, d'infamies, d'adulteres, et de révoltes, qui ne l'empêchent point d'être un homme selon le coeur de Dieu ? En un mot, tout dans la bible semble annoncer au chrétien, que c'est par un zèle furieux que l'on peut plaire à la divinité, et que ce zèle suffit pour couvrir tous les crimes à ses yeux. Ne soyons donc point surpris de voir les chrétiens se persécutant sans relâche les uns les autres ; s'ils furent tolérans, ce ne fut que lorsqu'ils furent eux-mêmes persécutés, ou trop foibles pour persécuter les autres ; dès qu'ils eurent du pouvoir, ils le firent sentir à ceux qui n'avoient point les mêmes opinions qu'eux sur tous les points de leur religion. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons différentes sectes aux prises ; nous voyons les chrétiens se haïr, se diviser, se nuire, et se traiter réciproquement avec la cruauté la plus recherchée ; nous voyons des souverains, imitateurs de David, se prêter aux fureurs de leurs prêtres en discorde, et servir la divinité par le fer et par le feu ; nous voyons les rois eux-mêmes devenir les victimes d'un fanatisme religieux, qui ne respecte rien, quand il croit obéir à son Dieu.

En un mot, la religion, qui se vantoit d'apporter la concorde et la paix, a depuis dix-huit siécles causé plus de ravages, et fait répandre plus de sang, que toutes les superstitions du paganisme. Il s'éleva un mur de division entre les citoyens de mêmes états ; l'union et la tendresse furent bannies des familles ; on se fit un devoir d'être injuste et inhumain. Sous un dieu assez inique, pour s'offenser des erreurs des hommes, chacun devint inique ; sous un dieu jaloux et vindicatif, chacun se crut obligé d'entrer dans ses querelles, et de venger ses injures ; enfin, sous un dieu sanguinaire, on se fit un mérite de verser le sang humain. Tels sont les importans services que la religion chrétienne a rendus à la morale. Qu'on ne nous dise pas, que c'est par un honteux abus de cette religion que ces horreurs sont arrivées ; l'esprit de persécution et l'intolérance sont de l'esprit d'une religion qui se croit émanée d'un dieu jaloux de son pouvoir, qui a ordonné formellement le meurtre, dont les amis ont été des persécuteurs inhumains, qui, dans l'excès de sa colere, n'a point épargné son propre fils. Quand on sert un dieu de cet affreux caractere, on est bien plus sûr de lui plaire, en exterminant ses ennemis, qu'en les laissant en paix offenser leur créateur. Une pareille divinité doit servir de prétexte aux excès les plus nuisibles ; le zele de sa gloire sera un voile, qui couvrira les passions de tous les imposteurs, ou fanatiques, qui prétendront être les interprêtes des volontés du ciel ; un souverain croira pouvoir se livrer aux plus grands crimes, lorsqu'il croira les laver dans le sang des ennemis de son dieu.

Par une conséquence naturelle des mêmes principes, une religion intolérante ne peut être que conditionnellement soumise à l'autorité des souverains temporels. Un juif, un chrétien, ne peuvent obéir aux chefs de la société, que lorsque les ordres de ceux-ci seront conformes aux volontés arbitraires, et souvent insensées, de ce dieu. Mais qui est-ce qui décidera si les ordres des souverains, les plus avantageux à la société, seront conformes aux volontés de ce dieu ? Ce seront, sans doute, les ministres de la divinité, les interprêtes de ses oracles, les confidens de ses secrets. Ainsi, dans un état chrétien, les sujets doivent être plus soumis aux prêtres, qu'aux souverains. Bien plus, si ce souverain offense le seigneur, s'il néglige son culte, s'il refuse d'admettre ses dogmes, s'il n'est point soumis à ses prêtres, il doit perdre le droit de gouverner un peuple, dont il met la religion en danger. Que dis-je ? Si la vie d'un tel souverain est un obstacle au salut de ses sujets, au régne de Dieu, à la prospérité de l'église, il doit être retranché du nombre des vivans, dès que les prêtres l'ordonnent.

Une foule d'exemples nous prouve, que les chrétiens ont souvent suivi ces maximes détestables ; cent fois le fanatisme a mis les armes aux mains des sujets contre leur légitime souverain, et porté le trouble dans la société. Sous le christianisme, les prêtres furent toujours les arbitres du sort des rois ; il importa fort peu à ces prêtres, que tout fût bouleversé sur la terre, pourvû que la religion fût respectée : les peuples furent rebelles à leurs souverains, toutes les fois qu'on leur persuada que les souverains étoient rebelles à leur dieu. La sédition, le régicide sont faits pour paroître légitimes à des chrétiens zélés, qui doivent obéir à Dieu, plûtôt qu'aux hommes, et qui ne peuvent, sans risquer leur salut éternel, balancer entre le monarque éternel et les rois de la terre.

D'après ces maximes funestes, qui découlent des principes du christianisme, il ne faut point être étonné, si, depuis son établissement en Europe, nous voyons si souvent des peuples révoltés, des souverains si honteusement avilis sous l'autorité sacerdotale, des monarques déposés par les prêtres, des fanatiques armés contre la puissance temporelle, enfin des princes égorgés. Les prêtres chrétiens ne trouvoient-ils pas, dans l'ancien testament, leurs discours séditieux autorisés par l'exemple ? Les rebelles contre les rois ne furent-ils pas justifiés par l'exemple de David ? Les usurpations, les violences, les perfidies, les violations les plus manifestes des droits de la nature et des gens, ne sont-elles pas légitimées par l'exemple du peuple de Dieu et de ses chefs ? Voilà donc l'appui que donne à la morale une religion, dont le premier principe est d'admettre le dieu des juifs, c'est-à-dire, un tyran, dont les volontés fantasques anéantissent à chaque instant les régles nécessaires au maintien des sociétés. Ce Dieu crée le juste et l'injuste ; sa volonté suprême change le mal en bien, et le crime en vertu ; son caprice renverse les loix qu'il a lui-même données à la nature ; il détruit, quand il lui plaît, les rapports qui subsistent entre les hommes, et dispensé lui-même de tout devoir envers les créatures, il semble les autoriser à ne suivre aucunes loix certaines, sinon celles qu'il leur prescrit, en différentes circonstances, par la voix de ses interprêtes et de ses inspirés. Ceux-ci, quand ils sont les maîtres, ne prêchent que la soumission ; quand ils se croyent lésés, ils ne prêchent que la révolte ; sont-ils trop foibles ? Ils prêchent la tolérance, la patience, la douceur ; sont-ils plus forts ? Ils prêchent la persécution, la vengeance, la rapine, la cruauté. Ils trouvent continuellement, dans leurs livres sacrés, de quoi autoriser les maximes contradictoires qu'ils débitent ; ils trouvent, dans les oracles d'un dieu peu moral et changeant, des ordres directement opposés les uns aux autres. Fonder la morale sur un dieu semblable, ou sur des livres qui renferment à la fois des loix si contradictoires, c'est lui donner une base incertaine, c'est la fonder sur le caprice de ceux qui parlent au nom de Dieu, c'est la fonder sur le tempérament de chacun de ses adorateurs.

La morale doit être fondée sur des régles invariables ; un dieu, qui détruit ces régles, détruit son propre ouvrage. Si ce Dieu est l'auteur de l'homme, s'il veut le bonheur de ses créatures, s'il s'intéresse à la conservation de notre espéce, il voulut que l'homme fût juste, humain, bienfaisant ; jamais il n'a pu vouloir qu'il fût injuste, fanatique et cruel.

Ce qui vient d'être dit, peut nous faire connoître ce que nous devons penser de ces docteurs, qui prétendent, que, sans la religion chrétienne, nul homme ne peut avoir, ni morale, ni vertu. La proposition contraire seroit certainement plus vraie, et l'on pourroit avancer, que tout chrétien, qui se propose d'imiter son dieu, et de mettre en pratique les ordres souvent injustes et destructeurs, émanés de sa bouche, doit être nécessairement un méchant. Si l'on nous dit, que ces ordres ne sont pas toujours injustes, et que souvent les livres sacrés respirent la bonté, l'union, l'équité, je dirai, que le chrétien doit avoir une morale inconstante ; qu'il sera tantôt bon, tantôt méchant, suivant son intérêt et ses dispositions particulieres. D'où l'on voit que le chrétien, conséquent à ses idées religieuses, ne peut avoir de vraie morale, ou doit sans cesse flotter entre le crime et la vertu. D'un autre côté, n'y a-t-il pas du danger de lier la morale avec la religion ? Au lieu d'étayer la morale, n'est-ce pas lui donner un appui foible et ruineux, que de vouloir la fonder sur la religion ? En effet, la religion ne soutient point l'examen, et tout homme qui aura découvert la foiblesse, ou la fausseté des preuves sur lesquelles est établie la religion, sur laquelle on lui dit que la morale est fondée, sera tenté de croire que cette morale est une chimère, aussi bien que la religion qui lui sert de base. C'est ainsi que souvent, après avoir secoué le joug de la religion, nous voyons des hommes pervers se livrer à la débauche, à l'intempérance, au crime. Au sortir de l'esclavage de la superstition, ils tombent dans une anarchie complette, et se croyent tout permis, parce qu'ils ont découvert que la religion n'étoit qu'une fable. C'est ainsi que malheureusement les mots d'incrédule et de libertin, sont devenus des synonimes.

On ne tomberoit point dans ces inconvéniens, si, au lieu d'une morale théologique, on enseignoit une morale naturelle. Au lieu d'interdire la débauche, les crimes et les vices, parce que Dieu et la religion défendent ces fautes, on devroit dire, que tout excès nuit à la conservation de l'homme, le rend méprisable aux yeux de la société, est défendu par la raison, qui veut que l'homme se conserve ; est interdit par la nature, qui veut qu'il travaille à son bonheur durable. En un mot, quelques soient les volontés de Dieu, indépendamment des récompenses et des châtimens que la religion annonce pour l'autre vie, il est facile de prouver à tout homme, que son intérêt, dans ce monde, est de ménager sa santé, de respecter les moeurs, de s'attirer l'estime de ses semblables, enfin d'être chaste, tempérant, vertueux. Ceux que leurs passions empêcheront d'écouter ces principes si clairs, fondés sur la raison, ne seront pas plus dociles à la voix d'une religion, qu'ils cesseront de croire, dès qu'elle s'opposera à leurs penchans déréglés.

Que l'on cesse donc de nous vanter les avantages prétendus que la religion chrétienne procure à la morale ; les principes, qu'elle puise dans ses livres sacrés, tendent à la détruire ; son alliance avec elle, ne sert qu'à l'affoiblir : d'ailleurs, l'expérience nous montre, que les nations chrétiennes ont souvent des moeurs plus corrompues que celles qu'elles traitent d'infidéles et de sauvages ; au moins les premieres sont-elles plus sujettes au fanatisme religieux, passion si propre à bannir des sociétés la justice et les vertus sociales. Contre un mortel crédule, que la religion chrétienne retient, elle en pousse des milliers au crime ; contre un homme qu'elle rend chaste, elle fait cent fanatiques, cent persécuteurs, cent intolérans, qui sont bien plus nuisibles à la société, que les débauchés les plus impudens, qui ne nuisent qu'à eux-mêmes. Au moins est-il certain, que les nations les plus chrétiennes de l'Europe, ne sont point celles où la vraie morale soit la mieux connue et la mieux observée. Dans l'Espagne, le Portugal, l'Italie, où la secte la plus superstitieuse du christianisme a fixé son séjour, les peuples vivent dans l'ignorance la plus honteuse de leurs devoirs ; le vol, l'assassinat, la persécution, la débauche, y sont portés à leur comble ; tout y est plein de superstitieux ; on n'y voit que très-peu d'hommes vertueux, et la religion elle-même, complice du crime, fournit des azyles aux criminels, et leur procure des moyens faciles de se réconcilier avec la divinité.

Des prieres, des pratiques, des cérémonies, semblent dispenser les hommes de montrer des vertus. Dans les pays, qui se vantent de posséder le christianisme dans toute sa pureté, la religion a tellement absorbé l'attention de ses sectateurs, qu'ils méconnoissent entiérement la morale, et croyent avoir rempli tous leurs devoirs, dès qu'ils montrent un attachement scrupuleux à des minuties religieuses, totalement étrangeres au bonheur de la société.

CHAPITRE 12

Des vertus chrétiennes

Ce qui vient d'être dit, nous montre déjà ce que nous devons penser de la morale chrétienne. Si nous examinons les vertus que le christianisme recommande, nous y trouverons l'empreinte de l'enthousiasme, nous verrons qu'elles sont peu faites pour l'homme, qu'elles l'enlevent au-dessus de sa sphere, qu'elles sont inutiles à la société, que souvent elles sont pour elle de la plus dangereuse conséquence : enfin, dans les préceptes, ou conseils si vantés que J C est venu nous donner, nous ne trouverons que des maximes outrées, dont la pratique est impossible ; que des régles, qui, suivies à la lettre, nuiroient à la société : dans ceux de ces préceptes, qui peuvent se pratiquer, nous ne trouverons rien qui ne fut mieux connu des sages de l'antiquité, sans le secours de la révélation. Suivant le messie, toute sa loi consiste, à aimer Dieu par-dessus toutes choses, et le prochain comme soi-même . Ce précepte est-il possible ? Aimer un dieu colère, capricieux, injuste, aimer le dieu des juifs ! Aimer un dieu injuste, implacable, qui est assez cruel, pour damner éternellement ses créatures ! Aimer l'objet le plus redoutable que l'esprit humain ait pu jamais enfanter ! Un pareil objet, est-il donc fait pour exciter, dans le coeur de l'homme, un sentiment d'amour ? Comment aimer ce que l'on craint ? Comment chérir un dieu, sous la verge duquel on est forcé de trembler ? N'est-ce pas se mentir à soi-même, que de se persuader que l'on aime un être si terrible, et si propre à révolter ?

Aimer son prochain comme soi-même, est-il bien plus possible ? Tout homme, par sa nature, s'aime par préférence à tous les autres ; il n'aime ceux-ci, qu'en raison de ce qu'ils contribuent à son propre bonheur ; il a de la vertu, dès qu'il fait du bien à son prochain ; il a de la générosité, lorsqu'il lui sacrifie l'amour qu'il a pour lui-même ; mais jamais il ne l'aime, que pour les qualités utiles qu'il trouve en lui ; il ne peut l'aimer, que lorsqu'il le connoit, et son amour pour lui est forcé de se régler sur les avantages qu'il en reçoit. Aimer ses ennemis, est donc un précepte impossible. On peut s'abstenir de faire du mal à celui qui nous nuit ; mais l'amour est un mouvement du coeur, qui ne s'excite en nous qu'à la vue d'un objet que nous jugeons favorable pour nous. Les loix justes, chez les peuples policés, ont toujours défendu de se venger, ou de se faire justice à soi-même ; un sentiment de générosité, de grandeur d'ame, de courage, peut nous porter à faire du bien à qui nous offense ; nous devenons pour lors plus grands que lui, et même nous pouvons changer la disposition de son coeur. Ainsi, sans recourir à une morale surnaturelle, nous sentons que notre intérêt exige que nous étouffions dans nos cœurs la vengeance. Que les chrétiens cessent donc de nous vanter le pardon des injures, comme un précepte qu'un dieu seul pouvoit donner, et qui prouve la divinité de sa morale ; Pythagore, longtems avant le messie, avoit dit : qu'on ne se vengeât de ses ennemis, qu'en travaillant à en faire des amis ; et Socrate dit dans criton : qu'il n'est pas permis à un homme, qui a reçu une injure, de se venger par une autre injure . Jésus oublioit, sans doute, qu'il parloit à des hommes, lorsque, pour les conduire à la perfection, il leur dit d'abandonner leurs possessions à l'avidité du premier ravisseur ; de tendre l'autre joue, pour recevoir un nouvel outrage ; de ne point résister à la violence la plus injuste ; de renoncer aux richesses périssables de ce monde ; de quitter maison, biens, parens, amis, pour le suivre ; de se refuser aux plaisirs, même les plus innocens. Qui ne voit, dans ces conseils sublimes, le langage de l'enthousiasme, de l'hyperbole ? Ces conseils merveilleux ne sont-ils pas faits pour décourager l'homme, et le jetter dans le désespoir ? La pratique littéral de ces choses ne seroit-elle pas destructive pour la société ?

Que dirons-nous de cette morale, qui ordonne que le coeur se détache des objets que la raison lui ordonne d'aimer ? Refuser le bien-être que la nature nous présente, n'est-ce pas dédaigner les bienfaits de la divinité ? Quel bien réel peut-il résulter, pour la société, de ces vertus farouches et mélancoliques, que les chrétiens regardent comme des perfections ? Un homme devient-il bien utile à la société, quand son esprit est perpétuellement troublé par des terreurs imaginaires, par des idées lugubres, par de noires inquiétudes, qui l'empêchent de vaquer à ce qu'il doit à sa famille, à son propre pays, à ceux qui l'entourent ? S'il est conséquent à ces tristes principes, ne doit-il pas se rendre aussi insupportable à lui-même, qu'aux autres ?

On peut dire, en général, que le fanatisme et l'enthousiasme font la base de la morale du Christ ; les vertus, qu'il recommande, tendent à isoler les hommes, à les plonger dans l'humeur sombre, et souvent à les rendre nuisibles à leurs semblables. Il faut ici bas des vertus humaines, le chrétien ne voit jamais les siennes qu'au-delà du vrai ; il faut à la société des vertus réelles, qui la maintiennent, qui lui donnent de l'énergie, de l'activité ; il faut aux familles, de la vigilance, de l'affection, du travail ; il faut à tous les êtres de l'espéce humaine, le desir de se procurer des plaisirs légitimes, et d'augmenter la somme de leur bonheur.

Le christianisme est perpétuellement occupé, soit à dégrader les hommes, par des terreurs accablantes, soit à les enivrer par des espérances frivoles, sentimens également propres à les détourner de leurs vrais devoirs. Si le chrétien suit à la lettre les principes de son législateur, il sera toujours un membre inutile, ou nuisible à la société.

Quels avantages, en effet, le genre humain peut-il tirer de ces vertus idéales, que les chrétiens nomment évangéliques, divines, théologales , qu'ils préférent aux vertus sociales, humaines et réelles, et sans lesquelles ils prétendent qu'on ne peut plaire à Dieu, ni entrer dans sa gloire ? Examinons en détail ces vertus si vantées ; voyons de quelle utilité elles sont pour la société, et si elles méritent vraiment la préférence qu'on leur donne sur celles que la raison nous inspire, comme nécessaires au bien être du genre humain.

La premiere des vertus chrétiennes, celle qui sert de base à toutes les autres, est la foi ; elle consiste dans une conviction impossible des dogmes révélés, des fables absurdes, que le christianisme ordonne à ses disciples de croire. D'où l'on voit que cette vertu exige un renoncement total au bon sens, un assentiment impossible à des faits improbables, une soumission aveugle à l'autorité des prêtres, seuls garans de la vérité des dogmes et des merveilles que tout chrétien doit croire, sous peine d'être damné. Cette vertu, quoique nécessaire à tous les hommes, est pourtant un don du ciel, et l'effet d'une grace spéciale ; elle interdit le doute et l'examen ; elle prive l'homme de la faculté d'exercer sa raison, de la liberté de penser ; elle le réduit à l'abrutissement des bêtes, sur des matieres qu'on lui persuade néanmoins être les plus importantes à son bonheur éternel. D'où l'on voit, que la foi est une vertu inventée par des hommes, qui craignirent les lumieres de la raison, qui voulurent tromper leurs semblables, pour les soumettre à leur propre autorité, qui chercherent à les dégrader, afin d'exercer sur eux leur empire. Si la foi est une vertu, elle n'est, assurément, utile qu'aux guides spirituels des chrétiens, qui seuls en recueillent les fruits. Cette vertu ne peut qu'être funeste au reste des hommes, à qui elle apprend à mépriser la raison, qui les distingue des bêtes, et qui seule peut les guider sûrement en ce monde. En effet, le christianisme nous représente cette raison comme pervertie, comme un guide infidele, en quoi il semble avouer n'être point fait pour des êtres raisonnables. Cependant, ne pourroit-on pas demander aux docteurs chrétiens jusqu'où doit aller ce renoncement à la raison ? Eux-mêmes, dans certains cas, n'ont-ils pas recours à elle ? N'est-ce pas à la raison qu'ils en appellent, quand il s'agit de prouver l'existence de Dieu ? Si la raison est pervertie, comment s'en rapporter à elle dans une matiere aussi importante que l'existence de ce Dieu ?

Quoi qu'il en soit, dire que l'on croit ce qu'on ne conçoit pas, c'est mentir évidemment ; croire sans se rendre compte de ce que l'on croit, c'est une absurdité. Il faut donc peser les motifs de sa croyance. Mais quels sont les motifs du chrétien ? C'est la confiance qu'il a dans les guides qui l'instruisent. Mais sur quoi cette confiance est-elle fondée ? Sur la révélation. Mais sur quoi la révélation est-elle fondée elle-même ? Sur l'autorité des guides spirituels. Telle est la maniere dont les chrétiens raisonnent. Leurs argumens, en faveur de la foi, se réduisent à dire : pour croire à la religion, il faut avoir de la foi, et pour avoir de la foi, il faut croire à la religion ; ou bien, il faut avoir déja de la foi, pour croire à la nécessité de la foi.

La foi disparoît dès qu'on raisonne ; cette vertu ne soutient jamais un examen tranquille ; voilà ce qui rend les prêtres du christianisme si ennemis de la science. Le fondateur de la religion a déclaré lui-même, que sa loi n'étoit faite que pour les simples et pour les enfans. La foi est l'effet d'une grace que Dieu n'accorde guères aux personnes éclairées et accoutumées à consulter le bon sens, elle n'est faite que pour les hommes qui sont incapables de réflexion, ou pour des ames enivrées d'enthousiasme, ou pour des êtres invinciblement attachés aux préjugés de l'enfance. La science fut, et sera toujours l'objet de la haine des docteurs chrétiens ; ils seroient les ennemis d'eux-mêmes, s'ils aimoient les savans.

Une seconde vertu chrétienne, qui découle de la premiere, est l'espérance ; fondée sur les promesses flatteuses que le christianisme fait à ceux qui se rendent malheureux dans cette vie, elle nourrit leur enthousiasme ; elle leur fait perdre de vue le bonheur présent ; elle les rend inutiles à la société ; elle leur fait croire fermement que Dieu récompensera dans le ciel leur inutilité, leur humeur noire, leur haine des plaisirs, leurs mortifications insensées, leurs prieres, leur oisiveté. Comment un homme, enivré de ces pompeuses espérances, s'occuperoit-il du bonheur actuel de ceux qui l'environnent, tandis qu'il est indifférent sur le sien même ? Ne sait-il pas que c'est en se rendant misérable en ce monde, qu'il peut espérer de plaire à son Dieu ? En effet, quelques flatteuses que soient les idées, que le chrétien se fait de l'avenir, sa religion les empoisonne, par les terreurs d'un dieu jaloux, qui veut que l'on opére son salut avec crainte et tremblement ; qui puniroit sa présomption, et qui le damneroit impitoyablement, s'il avoit eu la foiblesse d'être homme un instant de sa vie.

La troisiéme des vertus chrétiennes est la charité ; elle consiste à aimer Dieu et le prochain. Nous avons déja vu combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'éprouver des sentimens de tendresse pour tout être que l'on craint. On dira, sans doute, que la crainte des chrétiens est une crainte filiale ; mais les mots ne changent rien à l'essence des choses ; la crainte est une passion totalement opposée à l'amour. Un fils, qui craint son pere, qui a lieu de se défier de sa colere, qui redoute ses caprices, ne l'aimera jamais sincérement. L'amour d'un chrétien, pour son dieu, ne pourra donc jamais être véritable ; c'est en vain qu'il voudra s'exciter à la tendresse pour un maître rigoureux, qui doit effrayer son coeur, il ne l'aimera jamais que comme un tyran, à qui la bouche rend des hommages que le coeur lui refuse.

Le dévot n'est pas de bonne foi avec lui-même, quand il prétend chérir son dieu ; sa tendresse est un hommage simulé, semblable à celui que l'on se croit obligé de rendre à ces despotes inhumains, qui, même en faisant le malheur de leurs sujets, exigent des marques extérieures de leur attachement. Si quelques ames tendres, à force d'illusions, parviennent à s'exciter à l'amour divin, c'est alors une passion mystique et romanesque, produite par un tempérament échauffé, par une imagination ardente, qui fait qu'elles n'envisagent leur dieu que du côté le plus riant, et qu'elles ferment les yeux sur ses véritables défauts. L'amour de Dieu n'est pas le mystère le moins inconcevable de notre religion.

La charité , considérée comme l'amour de nos semblables, est une disposition vertueuse et nécessaire. Elle n'est plus alors que cette humanité tendre, qui nous intéresse aux êtres de notre espéce, qui nous dispose à leur prêter des secours, qui nous attache à eux. Mais comment concilier cet attachement pour les créatures, avec les ordres d'un dieu jaloux, qui veut qu'on n'aime que lui, qui est venu séparer le fils d'avec son pere, l'ami d'avec son ami ? Suivant les maximes de l'évangile, ce seroit un crime d'offrir à son dieu un coeur partagé par quelqu'autre objet terrestre ; ce seroit une idolâtrie, de faire entrer la créature en concurrence avec le créateur. D'ailleurs, comment aimer des êtres qui offensent continuellement la divinité, ou qui sont pour nous une occasion continuelle de l'offenser ? Comment aimer des pécheurs ? Aussi, l'expérience nous montre-t-elle, que les dévots, obligés par principes de se haïr eux-mêmes, ne sont que très-peu disposés à mieux traiter les autres, à leur rendre la vie douce, à leur montrer de l'indulgence. Ceux qui en usent de la sorte, ne sont point parvenus à la perfection de l'amour divin. En un mot, nous voyons que ceux qui passent pour aimer le créateur le plus ardemment, ne sont pas ceux qui montrent le plus d'affection à ses chétives créatures ; nous les voyons, au contraire, répandre communément l'amertume sur tout ce qui les environne, relever avec aigreur les défauts de leurs semblables, et se faire un crime de montrer de l'indulgence à la fragilité humaine.

En effet, un amour sincére, pour la divinité, doit être accompagné de zèle ; un vrai chrétien doit s'irriter, quand il voit offenser son dieu ; il doit s'armer d'une juste et sainte cruauté, pour réprimer les coupables ; il doit avoir un desir ardent de faire régner la religion. C'est ce zèle, dérivé de l'amour divin, qui est la source des persécutions et des fureurs, dont le christianisme s'est tant de fois rendu coupable ; c'est ce zèle, qui fait des bourreaux, ainsi que des martyrs ; c'est ce zèle, qui fait que l'intolérant arrache la foudre des mains du très-haut, sous prétexte de venger ses injures ; c'est ce zèle, qui fait que les membres d'une même famille, les citoyens d'un même état se détestent, se tourmentent pour des opinions, et souvent pour des cérémonies puériles, que le zèle fait regarder comme des choses de la derniere importance ; c'est ce zèle, qui mille fois alluma, dans notre Europe, ces guerres de religion, si remarquables par leur atrocité ; enfin, c'est ce zèle pour la religion, qui justifia la calomnie, la trahison, le carnage, en un mot, les désordres les plus funestes aux sociétés. Il fut toujours permis d'employer la ruse, la fourberie, le mensonge, dès qu'il fut question de soutenir la cause de Dieu. Les hommes les plus bilieux, les plus coléres, les plus corrompus, sont communément les plus zélés ; ils espérent, qu'en faveur de leur zèle, le ciel leur pardonnera la dépravation de leurs moeurs, et tous leurs autres déréglemens.

C'est par un effet de ce même zèle, que nous voyons des chrétiens enthousiastes parcourir les terres et les mers, pour étendre l'empire de leur Dieu, pour lui faire des prosélytes, pour lui acquérir de nouveaux sujets. C'est ainsi que, par zèle, des missionnaires se croyent obligés d'aller troubler le repos des états qu'ils regardent comme infidéles, tandis qu'ils trouveroient fort étrange, s'il venoit dans leur propre pays des missionnaires pour leur annoncer une autre loi. Lorsque ces propagateurs de la foi eurent la force en main, ils exciterent, dans leurs conquêtes, les révoltes les plus affreuses, ou bien ils exercerent, sur les peuples soumis, des violences bien propres à leur rendre leur divinité odieuse. Ils crurent, sans doute, que des hommes, à qui leur Dieu étoit si longtems demeuré inconnu, ne pouvoient être que des bêtes, sur lesquelles il étoit permis d'exercer les plus grandes cruautés. Pour un chrétien, un infidéle ne fut jamais qu'un chien.

C'est apparemment en conséquence des idées judaïques, que les nations chrétiennes ont été usurper les possessions des habitans du nouveau monde. Les castillans et les portugais avoient apparemment les mêmes droits pour s'emparer de l'Amérique et de l'Afrique, que les hébreux avoient eus pour se rendre maîtres des terres des chananéens, pour en exterminer les habitans, ou pour les réduire en esclavage. Un pontife du dieu de la justice et de la paix ne s'arrogea-t-il pas le droit de distribuer des empires lointains aux monarques européens qu'il voulut favoriser ? Ces violations manifestes du droit de la nature et des gens parurent légitimes à des princes chrétiens, en faveur desquels la religion sanctifioit l'avarice, la cruauté, l'usurpation.

Enfin, le christianisme regarde l'humilité comme une vertu sublime ; il lui attache le plus grand prix. Il ne falloit pas, sans doute, des lumieres divines et surnaturelles, pour sentir que l'orgueil blesse les hommes, et rend désagréables ceux qui le montrent aux autres. Pour peu que l'on réfléchisse, on sera convaincu, que l'arrogance, la présomption, la vanité, sont des qualités déplaisantes et méprisables ; mais l'humilité du chrétien doit aller plus loin encore, il faut qu'il renonce à sa raison, qu'il se défie de ses vertus, qu'il refuse de rendre justice à ses bonnes actions, qu'il perde l'estime la plus méritée de lui-même. D'où l'on voit que cette prétendue vertu n'est propre qu'à dégrader l'homme, à l'avilir à ses propres yeux, à étouffer en lui toute énergie, et tout desir de se rendre utile à la société. Défendre aux hommes de s'estimer eux-mêmes, et de mériter l'estime des autres, c'est briser le ressort le plus puissant qui les porte aux actions grandes, à l'étude, à l'industrie. Il semble que le christianisme ne se propose, que de faire des esclaves abjects, inutiles au monde, à qui la soumission aveugle à leurs prêtres tienne lieu de toute vertu.

N'en soyons point surpris, une religion, qui se pique d'être surnaturelle, doit chercher à dénaturer l'homme : en effet, dans le délire de son enthousiasme, elle lui défend de s'aimer lui-même ; elle lui ordonne de haïr les plaisirs, et de chérir la douleur ; elle lui fait un mérite des maux volontaires qu'il se fait. De-là ces austérités, ces pénitences destructives de la santé, ces mortifications extravagantes, ces privations cruelles, ces pratiques insensées, enfin ces suicides lents, par lesquels les plus fanatiques des chrétiens croyent mériter le ciel. Il est vrai que tous les chrétiens ne se sentent pas capables de ces perfections merveilleuses ; mais tous, pour se sauver, se croyent plus ou moins obligés de mortifier leurs sens, de renoncer aux bienfaits qu'un dieu bon leur présente, parce qu'ils supposent que ce dieu s'irriteroit, s'ils en faisoient usage, et ne fait offre de ces biens, que pour que l'on s'abstienne d'y toucher. Comment la raison pourroit-elle approuver des vertus destructives de nous-mêmes ? Comment le bon sens pourroit-il admettre un dieu, qui prétend que l'on se rende malheureux, et qui se plaît à contempler les tourmens que s'infligent ses créatures ? Quel fruit la société peut-elle recueillir de ces vertus, qui rendent l'homme sombre, misérable, et incapable d'être utile à la patrie ? La raison et l'expérience, sans le secours de la superstition, ne suffisent-elles donc pas, pour nous prouver que les passions et les plaisirs, poussés à l'excès, se tournent contre nous-mêmes, et que l'abus des meilleures choses devient un mal véritable ? Notre nature ne nous force-t-elle pas à la tempérance, à la privation des objets qui peuvent nous nuire ? En un mot, un être, qui veut se conserver, ne doit-il pas modérer ses penchans, et fuir ce qui tend à sa destruction ? Il est évident que le christianisme autorise, au moins indirectement, le suicide.

Ce fut en conséquence de ces idées fanatiques, que, surtout dans les premiers tems du christianisme, les déserts et les forêts se sont peuplés de chrétiens parfaits, qui, en s'éloignant du monde, priverent leurs familles d'appuis, et leurs patries de citoyens, pour se livrer à une vie oiseuse et contemplative. De-là ces légions de moines et de cénobites, qui, sous les étendarts de différens enthousiastes, se sont enrôlés dans une milice inutile, ou nuisible à l'état. Ils crurent mériter le ciel, en enfouissant des talens nécessaires à leurs concitoyens, en se vouant à l'inaction et au célibat. C'est ainsi, que dans les pays, où les chrétiens sont le plus fidéles à leur religion, une foule d'hommes, par piété, s'obligent à demeurer toute leur vie inutiles et misérables. Quel coeur assez barbare pour réfuser des larmes au sort de ces victimes, tirées d'un sexe enchanteur, que la nature destinoit à faire le bonheur du nôtre ! Dupes infortunées de l'enthousiasme du jeune âge, ou forcées par les vues intéressées d'une famille impérieuse, elles sont pour toujours bannies du monde ; des sermens téméraires les lient pour jamais à l'ennui, à la solitude, à l'esclavage, à la misére ; des engagemens, contredits par la nature, les forcent à la virginité.

C'est en vain qu'un tempérament plus mûr réclame tôt ou tard en elles, et les fait gémir sur des voeux imprudens, la société les punit par l'oubli de leur inutilité, de leur stérilité volontaire ; retranchées des familles, elles passent dans l'ennui, l'amertume, et les larmes, une vie perpétuellement gênée par des géolieres incommodes et despotiques : enfin, isolées, sans secours et sans liens, il ne leur reste que l'affreuse consolation de séduire d'autres victimes, qui partagent avec elles les ennuis de leur solitude, et leur supplice devenu sans reméde.

En un mot, le christianisme semble avoir pris à tâche de combattre en tout la nature et la raison : s'il admet quelques vertus, approuvées par le bon sens, il veut toujours les outrer ; il ne

conserve jamais ce juste milieu, qui est le point de la perfection. La volupté, la dissolution, l'adultère, en un mot, les plaisirs illicites et honteux sont évidemment des choses auxquelles tout homme, jaloux de se conserver, et de mériter l'estime de ses concitoyens, doit résister. Les payens ont senti et enseigné cette vérité, malgré le débordement de moeurs que le christianisme leur reproche. La religion chrétienne,

peu contente de ces maximes raisonnables, recommande le célibat , comme un état de perfection ; le nœud si légitime du mariage est une imperfection à ses yeux. Le pere du dieu des chrétiens, avoit dit, dans la genèse : il n'est pas bon que l'homme demeure sans compagne . Il avoit formellement ordonné à tous les êtres, de croître et de multiplier . Son fils, dans l'évangile, vient annuller ces loix ; il prétend que, pour être parfait, il faut se priver du mariage, résister à l'un des plus pressans besoins que la nature inspire à l'homme, mourir sans postérité, refuser des citoyens à l'état, et des supports à sa vieillesse.

Si nous consultons la raison, nous trouverons, que les plaisirs de l'amour nuisent à nous-mêmes, quand nous les prenons avec excès ; qu'ils sont des crimes, lorsqu'ils nuisent à d'autres ; nous sentirons, que corrompre une fille, c'est la condamner à la honte et à l'infamie, c'est anéantir pour elle les avantages de la société ; nous trouverons, que l'adultère est une invasion des droits d'un autre, qui détruit l'union des époux, qui sépare au moins des coeurs qui étoient faits pour s'aimer ; nous conclurons de ces choses, que le mariage étant le seul moyen de satisfaire honnêtement et légitimement le besoin de la nature, de peupler la société, de se procurer des appuis, est un état bien plus respectable et bien plus sacré que ce célibat destructeur, que cette castration volontaire, que le christianisme a le front de transformer en vertu. La nature, ou l'auteur de la nature, invite les hommes à se multiplier, par l'attrait du plaisir ; il a déclaré hautement, que la femme étoit nécessaire à l'homme ; l'expérience a fait connoître qu'ils devoient former une société, non seulement pour jouir de plaisirs passagers, mais encore pour s'aider à supporter les amertumes de la vie, pour élever des enfans, pour en faire des citoyens, pour trouver en eux des supports de leur vieillesse. En donnant à l'homme des forces supérieures à celles de sa compagne, la nature voulut qu'il travaillât à faire subsister sa famille ; en donnant à cette compagne des organes plus foibles, elle l'a destinée à des travaux moins pénibles, mais non moins nécessaires ; en lui donnant une ame plus sensible et plus douce, elle voulut qu'un sentiment tendre l'attachât plus particulierement à ses foibles enfans. Voilà les liens heureux que le christianisme voudroit empêcher de se former ; voilà les vues qu'il s'efforce de traverser, en proposant, comme un état de perfection, un célibat qui dépeuple la société, qui contredit la nature, qui invite à la débauche, qui rend les hommes isolés, et qui ne peut être avantageux qu'à la politique odieuse des prêtres de quelques sectes chrétiennes, qui se font un devoir de se séparer de leurs concitoyens, pour former un corps fatal, qui s'éternise sans postérité.

Si le christianisme eut l'indulgence de permettre le mariage à ceux de ses sectateurs, qui n'oserent, ou ne purent tendre à la perfection, il semble qu'il les en a punis, par les entraves incommodes qu'il mit à ce noeud ; c'est ainsi que nous voyons le divorce défendu par la religion chrétienne ; les nœuds les plus mal assortis sont devenus indissolubles ; les personnes, mariées une fois, sont forcées de gémir pour toujours de leur imprudence, quand même le mariage, qui ne peut avoir que le bien-être, la tendresse, l'affection, pour objet et pour base, deviendroit pour elles une source de discordes, d'amertumes et de peines. C'est ainsi que la loi, d'accord avec la religion cruelle, consent à empêcher les malheureux de briser leurs chaînes. Il paroît que le christianisme a mis tout en oeuvre pour détourner du mariage, et pour lui faire préférer un célibat qui conduit nécessairement à la débauche, à l'adultère, à la dissolution. Cependant, le dieu des juifs avoit permis le divorce, et nous ne voyons point de quel droit son fils, qui venoit accomplir la loi de Moïse, a révoqué une permission si sensée.

Nous ne parlons point ici des autres entraves, que, depuis son fondateur, l'église a mises au mariage. En proscrivant les mariages entre parens, ne semble-t-elle pas avoir défendu, que ceux qui vouloient s'unir, se connussent parfaitement, et s'aimassent trop tendrement ? Telles sont les perfections que le christianisme propose à ses enfans, telles sont les vertus qu'il préfére à celles qu'il nomme, par mépris, vertus humaines . Bien plus, il rejette et désavoue ces dernieres, il les appelle fausses, illégitimes, parce que ceux qui les possédoient, n'avoient point la foi. Quoi ! Ces vertus si aimables, si héroïques, de la Gréce et de Rome, n'étoient point de vraies vertus ! Si l'équité, l'humanité, la générosité, la tempérance, la patience d'un payen, ne sont pas des vertus, à quoi peut-on donner ce nom ? N'est-ce pas confondre toutes les idées de la morale, que de prétendre que la justice d'un payen n'est pas justice, que sa bonté n'est pas bonté, que sa bienfaisance est un crime ? Les vertus réelles des Socrate, des Caton, des épictète, des Antonin, ne sont-elles donc pas préférables au zèle des Cyrilles, et à l'opiniâtreté des Athanase, à l'inutilité des Antoine, aux révoltes des Chrysostome, à la férocité des Dominique, à l'abjection d'ame des François ? Toutes les vertus, que le christianisme admire, ou sont outrées et fanatiques, ou elles ne tendent qu'à rendre l'homme timide, abject et malheureux : si elles lui donnent du courage, il devient bientôt opiniâtre, altier, cruel, et nuisible à la société. C'est ainsi qu'il faut qu'il soit, pour répondre aux vues d'une religion qui dédaigne la terre, et qui ne s'embarrasse pas d'y porter le trouble, pourvû que son dieu jaloux triomphe de ses ennemis. Nulle morale véritable ne peut être compatible avec une telle religion.

CHAPITRE 13

Des pratiques et des devoirs de la religion chrétienne

Si les vertus du christianisme n'ont rien de solide et de réel, ou ne produisent aucun effet que la raison puisse approuver, elle ne verra rien de plus estimable dans une foule de pratiques gênantes, inutiles, et souvent dangereuses, dont il fait des devoirs à ses dévots sectateurs, et qu'il leur montre comme des moyens assurés d'appaiser la divinité, d'obtenir ses graces, de mériter ses récompenses ineffables.

Le premier, et le plus essentiel des devoirs du christianisme, est de prier . C'est à la priere continuelle, que le christianisme attache sa félicité ; son dieu, que l'on suppose rempli de bontés, veut être sollicité pour répandre ses graces ; il ne les accorde qu'à l'importunité : sensible à la flatterie, comme les rois de la terre, il exige une étiquette, il n'écoute favorablement que des voeux présentés suivant une certaine forme. Que dirions-nous d'un pere, qui, connoissant les besoins de ses enfans, ne consentiroit point à leur donner la nourriture nécessaire, à moins qu'ils ne l'arrachassent par des supplications ferventes, et souvent inutiles ? Mais, d'un autre côté, n'est-ce pas se défier de la sagesse de Dieu, que de prescrire des régles à sa conduite ? N'est-ce pas révoquer en doute son immutabilité, que de croire que sa créature peut l'obliger à changer ses décrets ? S'il sait tout, qu'a-t-il besoin d'être averti sans cesse des dispositions du coeur et des desirs de ses sujets ? S'il est tout-puissant, comment seroit-il flatté de leurs hommages, de leurs soumissions réitérées, de l'anéantissement où ils se mettent à ses pieds ?

En un mot, la priere suppose un dieu capricieux, qui manque de mémoire, qui est sensible à la louange, qui est flatté de voir ses sujets humiliés devant lui, qui est jaloux de recevoir, à chaque instant, des marques réitérées de leur soumission. Ces idées, empruntées des princes de la terre, peuvent-elles bien s'appliquer à un être tout-puissant, qui n'a créé l'univers que pour l'homme, et qui ne veut que son bonheur ? Peut-on supposer, qu'un être tout-puissant, sans égal et sans rivaux, soit jaloux de sa gloire ? Est-il une gloire pour un être à qui rien ne peut être comparé ? Les chrétiens ne voyent-ils pas, qu'en voulant exalter et honorer leur dieu, ils ne font réellement que l'abbaisser et l'avilir ?

Il entre encore dans le système de la religion chrétienne, que les prieres des uns peuvent être applicables à d'autres : son dieu, partial pour ses favoris, ne reçoit que les requêtes de ceux-ci ; il n'écoute son peuple, que lorsque ses voeux lui sont offerts par ses ministres. Ainsi, Dieu devient un sultan, qui n'est accessible que pour ses ministres, ses visirs, ses eunuques, et les femmes de son serrail. De-là, cette foule innombrable de prêtres, de cénobites, de moines et de religieuses, qui n'ont d'autres fonctions, que d'élever leurs mains oisives au ciel, et de prier nuit et jour, pour obtenir ses faveurs pour la société. Les nations payent chérement ces importans services, et de pieux fainéans vivent dans la splendeur, tandis que le mérite réel, le travail et l'industrie, languissent dans la misére.

Sous prétexte de vaquer à la priere et aux cérémonies de son culte, le chrétien, surtout dans quelques sectes plus superstitieuses, est obligé de demeurer oisif, et de rester les bras croisés pendant une grande partie de l'année ; on lui persuade qu'il honore son dieu par son inutilité ; des fêtes, multipliées par l'intérêt des prêtres et la crédulité des peuples, suspendent les travaux nécessaires de plusieurs millions de bras ; l'homme du peuple va prier dans un temple, au lieu de cultiver son champ ; là il repaît ses yeux de cérémonies puériles, et ses oreilles de fables et de dogmes auxquels il ne peut rien comprendre. Une religion tyrannique fait un crime à l'artisan, ou au cultivateur, qui, pendant ces journées, consacrées au désoeuvrement, oseroit s'occuper du soin de faire subsister une famille nombreuse et indigente, et de concert avec la religion, le gouvernement puniroit ceux qui auroient l'audace de gagner du pain, au lieu de faire des prieres, ou de rester les bras croisés.

La raison peut-elle souscrire à cette obligation bizarre de s'abstenir de viandes et de quelques alimens, que certaines sectes chrétiennes imposent ? Le peuple, qui vit de son travail, est, en conséquence de cette loi, forcé de se contenter, pendant des intervalles très-longs, d'une nourriture chère, malsaine, et peu propre à réparer les forces. Quelles idées abjectes et ridicules doivent avoir de leur dieu, des insensés qui croyent qu'il s'irrite de la qualité des mêts qui entrent dans l'estomach de ses créatures ? Cependant, à prix d'argent, le ciel devient plus accommodant. Les prêtres des chrétiens ont été sans cesse occupés à gêner leurs crédules sectateurs, afin de les obliger à transgresser ; le tout, pour avoir occasion de leur faire expier chérement leurs prétendues transgressions. Tout dans le christianisme, jusqu'aux péchés, tourne au profit du prêtre.

Aucun culte ne mit jamais ses sectateurs dans une dépendance plus entiere, et plus continuelle de leurs prêtres, que le christianisme ; ils ne perdirent jamais de vue leur proie ; ils prirent les mesures les plus justes pour asservir les hommes et les faire contribuer à leur puissance, à leurs richesses, à leur empire. Médiateurs entre le monarque céleste et ses sujets, ces prêtres furent regardés comme des courtisans en crédit, comme des ministres chargés d'exercer la puissance en son nom, comme des favoris auxquels la divinité ne pouvoit rien refuser. Ainsi, les ministres du très-haut devinrent les maîtres absolus du sort des chrétiens ; ils s'emparerent, pour la vie, des esclaves que la crainte et les préjugés leur soumirent ; ils se les attacherent, et se rendirent nécessaires à eux, par une foule de pratiques et de devoirs aussi puériles que bizarres, qu'ils eurent soin de leur faire regarder comme indispensablement nécessaires au salut. Ils leur firent, de l'omission de ces devoirs, des crimes bien plus graves, que de la violation manifeste des régles de la morale et de la raison. Ne soyons donc point étonnés, si dans les sectes les plus chrétiennes, c'est-à-dire, les plus superstitieuses, nous voyons l'homme perpétuellement infesté par des prêtres. à peine est-il sorti du sein de sa mere, que, sous prétexte de le laver d'une prétendue tache originelle , son prêtre le baptise pour de l'argent, le réconcilie avec un dieu qu'il n'a point encore pu offenser ; à l'aide de paroles et d'enchantemens, il l'arrache au domaine du démon. Dès l'enfance la plus tendre, son éducation est ordinairement confiée à des prêtres, dont le principal objet est de lui inculquer de bonne heure les préjugés nécessaires à leurs vues ; ils lui inspirent des terreurs, qui se multiplieront en lui pendant toute sa vie ; ils l'instruisent dans les fables d'une religion merveilleuse, dans ses dogmes insensés, dans ses mystères incompréhensibles ; en un mot, ils en font un chrétien superstitieux, et jamais ils n'en font un citoyen utile, un homme éclairé. Il n'est qu'une chose qu'on lui montre comme nécessaire, c'est d'être dévotement soumis à sa religion. Sois dévot, lui dit-on, sois aveugle, méprise ta raison, occupe-toi du ciel, et néglige la terre, c'est tout ce que Dieu te demande pour te conduire au bonheur. Pour entretenir le chrétien dans les idées abjectes et fanatiques, dont sa jeunesse fut imbue, ses prêtres, dans quelques sectes, lui ordonnent de venir souvent déposer dans leur sein ses fautes les plus cachées, ses actions les plus ignorées, ses pensées les plus secretes ; ils le forcent de venir s'humilier à leurs pieds, et rendre hommage à leur pouvoir ; ils effrayent le coupable, et s'ils l'en jugent digne, ils le réconcilient ensuite avec la divinité, qui, sur l'ordre de son ministre, lui remet les péchés dont il s'étoit souillé.

Les sectes chrétiennes, qui admettent cette pratique, nous la vantent comme un frein très-utile aux moeurs, et très-propre à contenir les passions des hommes ; mais l'expérience nous prouve, que les pays, où cet usage est le plus fidélement observé, loin d'avoir des moeurs plus pures que les autres, en ont de plus dissolues. Ces expiations si faciles ne font qu'enhardir au crime. La vie des chrétiens est un cercle de déréglemens et de confessions périodiques ; le sacerdoce profite seul de cet usage, qui le met à portée d'exercer un empire absolu sur les consciences des hommes. Quelle doit être la puissance d'un ordre d'hommes, qui ouvrent et ferment à leur gré les portes du ciel, qui ont les secrets des familles, qui peuvent à volonté allumer le fanatisme dans les esprits !

Sans l'aveu du sacerdoce, le chrétien ne peut participer à ses mystères sacrés, les prêtres ont le droit de l'en exclure. Il pourroit se consoler de cette privation prétendue ; mais les anathêmes, ou excommunications des prêtres, font par-tout un mal réel à l'homme ; les peines spirituelles produisent des effets temporels, et tout citoyen, qui encourt la disgrace de l'église, est en danger d'encourir celle du gouvernement, et devient un objet odieux pour ses concitoyens.

Nous avons déja vu que les ministres de la religion se sont ingérés des affaires du mariage ; sans leur aveu, un chrétien ne peut devenir pere ; il faut qu'il se soumette aux formes capricieuses de la religion ; sans cela, la politique, d'accord avec la religion, excluroit ses enfans du rang des citoyens.Durant tout le cours de sa vie, le chrétien, sous peine de se rendre coupable, est obligé d'assister aux cérémonies de son culte, aux instructions de ses prêtres ; dès qu'il remplit fidélement cet important devoir, il se croit le favori de son dieu, et se persuade qu'il ne doit plus rien à la société. C'est ainsi que des pratiques inutiles prennent la place de la morale, qui par-tout est subordonnée à la religion, à qui elle devroit commander. Lorsque le terme de sa vie est venu, étendu sur son lit, le chrétien est encore assailli par ses prêtres dans ses derniers instans. Dans quelques sectes chrétiennes, la religion semble s'être étudiée à rendre à l'homme sa mort mille fois plus amère. Un prêtre tranquille vient porter l'allarme auprès du grabat d'un mourant ; sous prétexte de le réconcilier avec son dieu, il vient lui faire savourer le spectacle de sa fin. Si cet usage est destructeur pour les citoyens, il est au moins très-utile au sacerdoce, qui doit une grande partie de ses richesses aux terreurs salutaires qu'il inspire à propos aux chrétiens riches et moribonds. La morale n'en retire pas les mêmes fruits : l'expérience nous montre, que la plûpart des chrétiens, vivans avec sécurité dans le débordement, ou le crime, remettent à la mort le soin de se réconcilier avec Dieu : à l'aide d'un repentir tardif, et des largesses qu'ils font au sacerdoce, celui-ci expie leurs fautes, et leur permet d'espérer que le ciel met en oubli les rapines, les injustices et les crimes qu'ils ont commis pendant tout le cours d'une vie nuisible à leurs semblables.

La mort même ne termine point l'empire du sacerdoce sur les chrétiens de quelques sectes ; les prêtres mettent à profit son cadavre ; à prix d'argent, on acquiert, pour sa dépouille mortelle, le droit d'être déposé dans un temple, et de répandre dans les villes l'infection et la maladie. Que dis-je ? Le pouvoir sacerdotal s'étend même au-delà des bornes du trépas. On achéte chérement les prieres de l'église, pour délivrer les ames des morts des supplices que l'on prétend destinés dans l'autre monde à les purifier. Heureux les riches, dans une religion, où, à l'aide de l'argent, on peut intéresser les favoris de Dieu à le prier de remettre les peines que sa justice immuable leur avoit fait infliger !

Tels sont les principaux devoirs que le christianisme recommande comme nécessaires, et de l'observation desquels il fait dépendre le salut. Telles sont les pratiques arbitraires, ridicules et nuisibles, qu'il ose souvent substituer aux devoirs de la société. Nous ne combattrons pas les différentes pratiques superstitieuses, admises avec respect par quelques sectes, et rejettées par d'autres, telles que les honneurs rendus à la mémoire de ces pieux fanatiques, de ces héros de l'enthousiasme, de ces contemplateurs obscurs, que le pontife romain met au nombre des saints. Nous ne parlerons pas de ces pélérinages, dont la superstition des peuples fait tant de cas, ni de ces indulgences, à l'aide desquelles les péchés sont remis. Nous nous contenterons de dire, que ces choses sont communément plus respectées du peuple qui les admet, que les régles de la morale, qui souvent sont totalement ignorées. Il en coûte bien moins aux hommes, de se conformer à des rites, à des cérémonies, à des pratiques, que d'être vertueux. Un bon chrétien est un homme qui se conforme exactement à ce que ses prêtres exigent de lui ; ceux-ci, pour toutes vertus, lui demandent d'être aveugle, libéral et soumis.

CHAPITRE 14

Des effets politiques de la religion chrétienne

Aprés avoir vu l'inutilité, et même le danger des perfections, des vertus et des devoirs, que la religion chrétienne nous propose, voyons si elle a de plus heureuses influences sur la politique, ou si elle procure un bien-être réel aux nations chez qui cette religion est établie, et seroit fidélement observée. D'abord, nous trouvons que par-tout où le christianisme est admis, il s'établit deux législations opposées l'une à l'autre, et qui se combattent réciproquement. La politique est faite pour maintenir l'union et la concorde entre les citoyens. La religion chrétienne, quoiqu'elle leur prêche de s'aimer, et de vivre en paix, anéantit bientôt ce précepte, par les divisions nécessaires qui doivent s'élever parmi ses sectateurs, qui sont forcés d'entendre diversement les oracles ambigus que les livres saints leur annoncent.

Dès le commencement du christianisme, nous voyons des disputes très-vives entre ses docteurs. Depuis, nous ne trouvons, dans tous les siécles, que des schismes, des hérésies, suivis de persécutions et de combats, très-propres à détruire cette concorde si vantée, qui devient impossible dans une religion où tout est obscurité. Dans toutes les disputes religieuses, les deux partis croyent avoir Dieu de leur côté, par conséquent ils sont opiniâtres. Comment ne le seroient-ils pas, puisqu'ils confondent la cause de Dieu avec celle de leur vanité ? Ainsi, peu disposés à céder de part et d'autre, ils se combattent, se tourmentent, se déchirent, jusqu'à ce que la force ait décidé de querelles qui jamais ne sont du ressort du bon sens. En effet, dans toutes les dissensions qui se sont élevées parmi les chrétiens, l'autorité politique fut toujours obligée d'intervenir ; les souverains prirent parti dans les disputes frivoles des prêtres, qu'ils regarderent comme des objets de la derniere importance. Dans une religion, établie par un dieu lui-même, il n'est point de minuties ; en conséquence, les princes s'armerent contre une partie de leurs sujets ; la façon de penser de la cour décida de la croyance et de la foi des sujets ; les opinions qu'elle appuya, furent les seules véritables ; les satellites furent les gardiens de l'orthodoxie , les autres devinrent des hérétiques et des rebelles, que les premiers se firent un devoir d'exterminer.

Les préjugés des princes, ou leur fausse politique, leur ont toujours fait regarder ceux de leurs sujets, qui n'avoient point les mêmes opinions qu'eux sur la religion, comme de mauvais citoyens, dangereux pour l'état, comme des ennemis de leur pouvoir.

Si laissant aux prêtres le soin de vuider leurs querelles impertinentes, ils n'eussent point persécuté, pour leur donner du poids, ces querelles se seroient assoupies d'elles-mêmes, ou n'eussent point intéressé la tranquillité publique. Si ces rois, impartiaux, eussent récompensé les bons, et puni les méchans, sans avoir égard à leurs spéculations, à leur culte, à des cérémonies, ils n'eussent pas forcé un grand nombre de leurs sujets à devenir les ennemis nés du pouvoir qui les opprimoit. C'est à force d'injustices, de violences et de persécutions, que les princes chrétiens ont cherché de tout tems à ramener les hérétiques. Le bon sens n'eut-il pas dû leur montrer, que cette conduite n'étoit propre qu'à faire des hypocrites, des ennemis cachés, ou même à produire des révoltes.

Mais ces réflexions ne sont point faites pour des princes, que le christianisme travaille dès l'enfance à remplir de fanatisme et de préjugés. Il leur inspire, pour toute vertu, un attachement opiniâtre à des frivolités, une ardeur impétueuse pour des dogmes étrangers au bien de l'état, une colere emportée contre tous ceux qui refusent de plier sous leurs opinions despotiques. Dès-lors, les souverains trouvent plus court de détruire, que de ramener par la douceur : leur despotisme altier ne s'abbaisse point à raisonner. La religion leur persuade que la tyrannie est légitime, que la cruauté est méritoire, quand il s'agit de la cause du ciel.

En effet, le christianisme changea toujours en despotes et en tyrans les souverains qui le favoriserent ; il les représenta comme des divinités sur la terre ; il fit respecter leurs caprices comme les volontés du ciel même ; il leur livra les peuples comme des troupeaux d'esclaves, dont ils pouvoient disposer à leur gré. En faveur de leur zèle pour la religion, il pardonna souvent aux monarques les plus pervers, les injustices, les violences, les crimes, et sous peine d'irriter le très-haut, il commanda aux nations de gémir, sans murmurer, sous le glaive qui les frappoit, au lieu de les protéger. Ne soyons donc point surpris si, depuis que la religion chrétienne s'est établie, nous voyons tant de nations gémir sous des tyrans dévots, qui n'eurent d'autre mérite qu'un attachement aveugle pour la religion, et qui d'ailleurs se permirent les crimes les plus révoltans, la tyrannie la plus affreuse, les débordemens les plus honteux, la licence la plus effrénée. Quelques fussent les injustices, les oppressions, les rapines des souverains, ou religieux, ou hypocrites, les prêtres eurent soin de contenir leurs sujets. Ne soyons point non plus étonnés de voir tant de princes, incapables ou méchans, soutenir à leur tour les intérêts d'une religion, dont leur fausse politique avoit besoin, pour soutenir leur autorité. Les rois n'auroient aucun besoin de la superstition pour gouverner les peuples, s'ils avoient de l'équité, des lumieres et des vertus, s'ils connoissoient et pratiquoient leurs vrais devoirs, s'ils s'occupoient véritablement du bonheur de leurs sujets ; mais comme il est plus aisé de se conformer à des rites, que d'avoir des talens, ou de pratiquer la vertu, le christianisme trouva trop souvent, dans les princes, des appuis disposés à le soutenir, et même des bourreaux prêts à le servir.

Les ministres de la religion n'eurent pas la même complaisance pour les souverains qui refuserent de faire cause commune avec eux, d'embrasser leurs querelles, de servir leurs passions ; ils se souleverent contre ceux qui voulurent leur résister, les punir de leurs excès, les ramener à la raison, modérer leurs prétentions ambitieuses, toucher à leurs immunités . Les prêtres crierent alors à l'impiété , au sacrilége ; ils prétendirent que le souverain mettoit la main à l'encensoir , usurpoit des droits accordés par Dieu lui-même ; en un mot, ils chercherent à soulever les peuples contre l'autorité la plus légitime ; ils armerent des fanatiques contre les souverains, travestis en tyrans, pour n'avoir point été soumis à l'église. Le ciel fut toujours prêt à venger les injustices faites à ses ministres ; ceux-ci ne furent soumis eux-mêmes, et ne prêcherent la soumission aux autres, que quand il leur fut permis de partager l'autorité, ou quand ils furent trop foibles pour lui résister. Voilà pourquoi, dans la naissance du christianisme, nous voyons ses apôtres sans pouvoir prêcher la subordination ; dès qu'il se vit soutenu, il prêcha la persécution ; dès qu'il se vit puissant, il prêcha la révolte, il déposa des rois, il les fit égorger. Dans toutes les sociétés politiques où le christianisme est établi, il subsiste deux puissances rivales, qui luttent continuellement l'une contre l'autre, et par le combat desquelles l'état est ordinairement déchiré. Les sujets se partagent, les uns combattent pour leur souverain, les autres combattent, ou croyent combattre pour leur dieu. Ces derniers doivent toujours, à la fin, l'emporter, tant qu'il sera permis au sacerdoce d'empoisonner l'esprit des peuples, de fanatisme et de préjugés. C'est en éclairant les sujets, qu'on les empêchera de se livrer au fanatisme ; c'est en les affranchissant peu-à-peu du joug de la superstition, qu'on diminuera le pouvoir sacerdotal, qui sera toujours sans bornes, et plus fort que celui des rois, dans un pays ignorant et couvert de ténébres. Mais la plûpart des souverains craignent qu'on n'éclaire les hommes ; complices du sacerdoce, ils se liguent avec lui, pour étouffer la raison, et pour persécuter tous ceux qui ont le courage de l'annoncer. Aveugles sur leurs propres intérêts, et sur ceux de leurs nations, ils ne cherchent à commander qu'à des esclaves, que les prêtres rendront déraisonnables à volonté. Aussi voyons-nous une honteuse ignorance, un découragement total régner dans les pays où le christianisme domine de la façon la plus absolue : les souverains, ligués avec leurs prêtres, semblent y conjurer la ruine de la science, des arts, de l'industrie, qui ne peuvent être que les enfans de la liberté de penser. Parmi les nations chrétiennes, les moins superstitieuses sont les plus libres, les plus puissantes, les plus heureuses. Dans les pays, où le despotisme spirituel est d'intelligence avec le despotisme temporel, les peuples croupissent dans l'inaction, dans la paresse, dans l'engourdissement.

Les peuples de l'Europe, qui se vantent de posséder la foi la plus pure, ne sont pas assurément les plus florissans et les plus puissans ; les souverains, esclaves eux-mêmes de la religion, ne commandent qu'à d'autres esclaves, qui n'ont point assez d'énergie et de courage pour s'enrichir eux-mêmes, et pour travailler au bonheur de l'état. Dans ces sortes de contrées, le prêtre seul est opulent, le reste languit dans la plus profonde indigence. Mais qu'importent la puissance et le bonheur des nations, à une religion qui veut que ses sectateurs ne s'occupent point de leur bonheur en ce monde, qui regarde les richesses comme nuisibles, qui prêche un dieu pauvre, qui recommande l'abjection d'ame et la mortification des sens ? C'est, sans doute, pour obliger les peuples à pratiquer ces maximes, que le sacerdoce, dans plusieurs états chrétiens, s'est emparé de la plus grande partie des richesses, et vit dans la splendeur, tandis que le reste des citoyens fait son salut dans la misére.

Tels sont les avantages que la religion chrétienne procure aux sociétés politiques ; elle forme un état indépendant dans l'état ; elle rend les peuples esclaves ; elle favorise la tyrannie des souverains, quand ils sont complaisans pour elle ; elle rend leurs sujets rebelles et fanatiques, quand ces souverains manquent de complaisance. Quand elle s'accorde avec la politique, elle écrase, elle avilit, elle appauvrit les nations, et les prive de science et d'industrie ; quand elle se sépare d'elle, elle rend les citoyens insociables, turbulens, intolérans et rebelles.

Si nous examinons en détail les préceptes de cette religion, et les maximes qui découlent de ses principes, nous verrons qu'elle interdit tout ce qui peut rendre un état florissant. Nous avons déja vu les idées d'imperfection, que le christianisme attache au mariage, et l'estime qu'il fait du célibat : ces idées ne sont point faites pour favoriser la population, qui est, sans contredit, la premiere source de puissance pour un état. Le commerce n'est pas moins contraire aux vues d'une religion, dont le fondateur prononce l'anathême contre les riches, et les exclut du royaume des cieux. Toute industrie est également interdite à des chrétiens parfaits, qui mènent une vie provisoire sur la terre, et qui ne doivent jamais s'occuper du lendemain.

Ne faut-il pas qu'un chrétien soit aussi téméraire qu'inconséquent, lorsqu'il consent à servir dans les armées ? Un homme, qui n'est jamais en droit de présumer qu'il soit agréable à son dieu, ou en état de grace , n'est-il pas un extravagant de s'exposer à la damnation éternelle ? Un chrétien, qui a de la charité pour son prochain, et qui doit aimer ses ennemis, ne devient-il pas coupable du plus grand des crimes, lorsqu'il donne la mort à un homme, dont il ignore les dispositions, et qu'il peut tout d'un coup précipiter dans l'enfer. Un soldat est un monstre dans le christianisme, à moins qu'il ne combatte pour la cause de Dieu. S'il meurt alors, il devient un martyr.

Le christianisme déclara toujours la guerre aux sciences et aux connoissances humaines ; elles furent regardées comme un obstacle au salut ; la science enfle, dit un apôtre. Il ne faut, ni raison, ni étude, à des hommes qui doivent soumettre leur raison au joug de la foi. De l'aveu des chrétiens, les fondateurs de leur religion furent des hommes grossiers et ignorans, il faut que leurs disciples ne soient pas plus éclairés qu'eux, pour admettre les fables et les rêveries que ces ignorans révérés leur ont transmises. On a toujours remarqué, que les hommes les plus éclairés ne sont communément que de mauvais chrétiens. Indépendamment de la foi, que la science peut ébranler, elle détourne le chrétien de l'oeuvre du salut , qui est la seule véritablement nécessaire. Si la science est utile à la société politique, l'ignorance est bien plus utile à la religion et à ses ministres. Les siécles, dépourvus de science et d'industrie, furent des siécles d'or pour l'église de Jésus-Christ. Ce fut alors que les rois lui furent les plus soumis ; ce fut alors que ses ministres attirerent dans leurs mains toutes les richesses de la société. Les prêtres d'une secte très-nombreuse veulent que les hommes, qui leur sont soumis, ignorent même les livres saints, qui contiennent les régles qu'ils doivent suivre. Leur conduite est sans doute très-sage ; la lecture de la bible est la plus propre de toutes à désabuser un chrétien de son respect pour la bible.

En un mot, en suivant à la rigueur les maximes du christianisme, nulle société politique ne pourroit subsister. Si l'on doutoit de cette assertion, que l'on écoute ce que disent les premiers docteurs de l'église, on verra que leur morale est totalement incompatible avec la conservation et la puissance d'un état. On verra que, selon Lactance, nul homme ne peut être soldat ; que, selon s Justin, nul homme ne doit se marier ; que, selon Tertullien, nul homme ne peut être magistrat ; que, selon s Chrysostome, nul homme ne doit faire le commerce ; que, suivant un très-grand nombre, nul homme ne doit étudier. Enfin, en joignant ces maximes à celles du sauveur du monde, il en résultera qu'un chrétien, qui, comme il le doit, tend à sa perfection, est le membre le plus inutile à son pays, à sa famille, à tous ceux qui l'entourent ; c'est un contemplateur oisif, qui ne pense qu'à l'autre vie, qui n'a rien de commun avec les intérêts de ce monde, et qui n'a rien de plus pressé que d'en sortir promptement. Écoutons Eusèbe de Césarée, et voyons si le chrétien n'est pas un vrai fanatique, dont la société ne peut tirer aucun fruit. " le genre de vie, dit-il, de l'église chrétienne surpasse notre nature présente et la vie commune des hommes ; on n'y cherche, ni nôces, ni enfans, ni richesses ; enfin elle est totalement étrangere à la façon humaine de vivre ; elle ne s'attache qu'au culte divin ; elle n'est livrée qu'à un amour immense des choses célestes. Ceux qui la suivent ainsi, presque détachés de la vie mortelle, et n'ayant que leurs corps sur la terre, sont tout en esprit dans le ciel, et l'habitent déja comme des intelligences pures et célestes ; elles méprisent la vie des autres hommes " .

Un homme, fortement persuadé des vérités du christianisme, ne peut, en effet, s'attacher à rien ici bas ; tout est pour lui une occasion de chûte ; tout au moins le détourneroit de penser à son salut. Si les chrétiens, par bonheur, n'étoient inconséquens, et ne s'écartoient sans cesse de leurs spéculations sublimes, ne renonçoient à leur perfection fanatique, nulle société chrétienne ne pourroit subsister, et les nations, éclairées par l'evangile, rentreroient dans l'état sauvage. On ne verroit que des êtres farouches, pour qui le lien social seroit entierement brisé, qui ne feroient que prier et gémir dans cette vallée de larmes, et qui s'occuperoient de se rendre eux-mêmes, et les autres, malheureux, afin de mériter le ciel. Enfin, une religion, dont les maximes tendent à rendre les hommes intolérans, les souverains persécuteurs, les sujets, ou esclaves, ou rebelles ; une religion, dont les dogmes obscurs sont des sujets éternels de disputes ; une religion, dont les principes découragent les hommes, et les détournent de songer à leurs vrais intérêts ; une telle religion, dis-je, est destructive pour toute société.

CHAPITRE 15

De l'église, ou du sacerdoce des chrétiens

Il y eut de tout tems des hommes qui surent mettre à profit les erreurs de la terre. Les prêtres de toutes les religions ont trouvé le moyen de fonder leur propre pouvoir, leurs richesses et leurs grandeurs, sur les craintes du vulgaire ; mais nulle religion n'eut autant de raisons que le christianisme, pour asservir les peuples au sacerdoce.

Les premiers prédicateurs de l'evangile, les apôtres, les premiers prêtres des chrétiens, leur sont représentés comme des hommes tout divins, inspirés par l'esprit de Dieu, partageant sa toute-puissance. Si chacun de leurs successeurs ne jouit pas des mêmes prérogatives, dans l'opinion de quelques chrétiens, le corps de leurs prêtres, où l'église est continuellement illuminée par l'esprit saint, qui ne l'abandonne jamais ; elle jouit collectivement de l'infaillibilité, et par conséquent ses décisions deviennent aussi sacrées que celles de la divinité même, ou ne sont qu'une révélation perpétuée. D'après ces notions si grandes, que le christianisme nous donne du sacerdoce, il doit, en vertu des droits qu'il tient de Jésus-Christ lui-même, commander aux nations, ne trouver aucun obstacle à ses volontés, faire plier les rois mêmes sous son autorité. Ne soyons donc point surpris du pouvoir immense que les prêtres chrétiens ont si longtems exercé dans le monde ; il dut être illimité, puisqu'il se fondoit sur l'autorité du tout-puissant ; il dut être despotique, parce que les hommes ne sont point en droit de restreindre le pouvoir divin ; il dut dégénérer en abus, parce que les prêtres, qui l'exercerent, furent des hommes enivrés et corrompus par l'impunité.

Dans l'origine du christianisme, les apôtres, en vertu de la mission de J C prêcherent l'évangile aux juifs et aux gentils ; la nouveauté de leur doctrine leur attira, comme on a vu, des prosélites dans le peuple ; les nouveaux chrétiens, remplis de ferveur pour leurs nouvelles opinions, formerent dans chaque ville des congrégations particulieres, qui furent gouvernées par des hommes établis par les apôtres ; ceux-ci ayant reçu la foi de la premiere main, conserverent toujours l'inspection sur les différentes sociétés chrétiennes qu'ils avoient formées. Telle paroît être l'origine des évêques , ou inspecteurs , qui, dans l'église, se sont perpetués jusqu'à nous ; origine dont se glorifient les princes des prêtres du christianisme moderne. Dans cette secte naissante, on sait que les associés mirent leurs biens en commun ; il paroît que ce fut un devoir qui s'exigeoit avec rigueur ; puisque, sur l'ordre de s Pierre, deux des nouveaux chrétiens furent frappés de mort, pour avoir retenu quelque chose de leur propre bien. Les fonds résultans de cette communauté étoient à la disposition des apôtres, et après eux, des inspecteurs , ou évêques , ou prêtres , qui les remplacerent ; et comme il faut que le prêtre vive de l'autel , on peut croire que ces évêques se payerent, par leurs propres mains, de leurs instructions, et furent à portée de puiser dans le trésor public. Ceux qui tenterent de nouvelles conquêtes spirituelles, furent obligés, sans doute, de se contenter des contributions volontaires de ceux qu'ils convertissoient. Quoi qu'il en soit, les trésors, amassés par la crédule piété des fidéles, devinrent l'objet de la cupidité des prêtres, et mirent la discorde entr'eux ; chacun d'eux voulut gouverner, et disposer des deniers de la communauté : de-là des brigues, des factions, que nous voyons commencer avec l'église de Dieu. Les prêtres furent toujours ceux qui revinrent les premiers de la ferveur religieuse ; l'ambition et l'avarice dûrent bientôt les détromper des maximes désintéressées qu'ils enseignoient aux autres.

Tant que le christianisme demeura dans l'abjection, et fut persécuté, ses évêques et ses prêtres, en discorde, combattirent sourdement, et leurs querelles n'éclaterent point au-dehors ; mais lorsque Constantin voulut se fortifier des secours d'un parti devenu très-nombreux, et à qui son obscurité avoit permis de s'étendre, tout changea de face dans l'église ; les chefs des chrétiens, séduits par l'autorité, et devenus courtisans, se combattirent ouvertement : ils engagerent les souverains dans leurs querelles ; ils persécuterent leurs rivaux, et peu-à-peu comblés d'honneurs et de richesses, on ne reconnut plus en eux les successeurs de ces pauvres apôtres, ou messagers , que Jésus avoit envoyés pour prêcher sa doctrine ; ils devinrent des princes, qui, soutenus par les armes de l'opinion, furent en état de faire la loi aux souverains eux-mêmes, et de mettre le monde en combustion.

Le pontificat, par une imprudence fâcheuse, avoit été, sous Constantin, séparé de l'empire ; les empereurs eurent bientôt lieu de s'en repentir. En effet, l'évêque de Rome, de cette ville jadis maîtresse du monde, dont le seul nom étoit encore imposant pour les nations, sut profiter habilement des troubles de l'empire, des invasions des barbares, de la foiblesse des empereurs, trop éloignés pour veiller sur leur conduite. Ainsi, à force de menées et d'intrigues, le pontife romain parvint à s'asseoir sur le trône des Césars. Ce fut pour lui que les émile et les Scipions avoient combattu ; il fut regardé, dans l'occident, comme le monarque de l'église, comme l'évêque universel, comme le vicaire de J C sur la terre, enfin, comme l'organe infaillible de la divinité.

Si ces titres hautains furent rejettés dans l'orient, le pontife des romains régna sans concurrent sur la plus grande partie du monde chrétien ; il fut un dieu sur terre ; par l'imbécillité des souverains, il devint l'arbitre de leurs destinées ; il fonda une théocratie , ou un gouvernement divin, dont il fut le chef, et les rois furent ses lieutenans. Il les détrôna, il souleva les peuples contre eux, quand ils eurent l'audace de lui résister : en un mot, ses armes spirituelles, pendant une longue suite de siécles, furent plus fortes que les temporelles ; il fut en possession de distribuer des couronnes ; il fut toujours obéi par les nations abruties ; il divisa les princes, afin de régner sur eux, et son empire dureroit encore aujourd'hui, si le progrès des lumieres, dont les souverains paroissent pourtant si ennemis, ne les avoit peu-à-peu affranchis, ou si ces souverains, inconséquens aux principes de leur religion, n'avoient pas plutôt écouté l'ambition, que leur devoir.

En effet, si les ministres de l'église ont reçu leur pouvoir de Jésus-Christ lui-même, c'est se révolter contre lui, que de résister à ses représentans. Les rois, comme les sujets, ne peuvent sans crime se soustraire à l'autorité de Dieu : l'autorité spirituelle venant du monarque céleste, doit l'emporter sur la temporelle, qui vient des hommes ; un prince vraiment chrétien doit être le serviteur de l'église, ou le premier esclave des prêtres. Ne soyons donc point étonnés, si, dans les siécles d'ignorance, les prêtres furent plus forts que les rois, et furent toujours préférablement obéis par les peuples, plus attachés aux intérêts du ciel qu'à ceux de la terre. Chez des nations superstitieuses, la voix du très-haut et de ses interprêtes doit être bien plus écoutée que celle du devoir, de la justice et de la raison. Un bon chrétien, soumis à l'église, doit être aveugle et déraisonnable, toutes les fois que l'église l'ordonne ; qui a droit de nous rendre absurdes, a le droit de nous commander des crimes. D'un autre côté, des hommes, dont le pouvoir sur la terre vient de Dieu même, ne peuvent dépendre d'aucun pouvoir : ainsi, l'indépendance du sacerdoce des chrétiens est fondée sur les principes de leur religion : aussi sut-il toujours s'en prévaloir. Il ne faut donc point s'étonner, si les prêtres du christianisme, enrichis et dotés par la générosité des rois et des peuples, méconnurent la vraie source de leur opulence et de leurs priviléges.

Les hommes peuvent ôter ce que les hommes ont donné par surprise, ou par imprudence ; les nations, détrompées de leurs préjugés, pourroient un jour réclamer contre des donations extorquées par la crainte, ou surprises par l'imposture. Les prêtres sentirent tous ces inconvéniens ; ils prétendirent donc qu'ils ne tenoient que de Dieu seul ce que les hommes leur avoient accordé, et par un miracle surprenant, on les en crut sur leur parole.

Ainsi, les intérêts du sacerdoce furent séparés de ceux de la société ; des hommes, voués à Dieu, et choisis pour être ses ministres, ne furent plus des citoyens ; ils ne furent point confondus avec des sujets prophanes ; les loix et les tribunaux civils n'eurent plus aucun pouvoir sur eux ; ils ne furent jugés que par des hommes de leur propre corps. Par-là, les plus grands excès demeurerent souvent impunis ; leur personne, soumise à Dieu seul, fut inviolable et sacrée. Les souverains furent obligés de défendre leurs possessions, et de les protéger, sans qu'ils contribuassent aux charges publiques, ou du moins ils n'y contribuerent qu'autant qu'il convint à leurs intérêts ; en un mot, ces hommes révérés furent impunément nuisibles et méchans, et ne vécurent dans les sociétés, que pour les dévorer, sous prétexte de les repaître d'instructions, et de prier pour elles.

En effet, depuis dix-huit siécles, quel fruit les nations ont-elles retiré de leurs instructions ? Ces hommes infaillibles ont-ils pu convenir entre eux sur les points les plus essentiels d'une religion révélée par la divinité ? Quelle étrange révélation, que celle qui a besoin de commentaires et d'interprêtations continuels ? Que penser de ces divines écritures, que chaque secte entend si diversement ? Les peuples, nourris sans cesse de l'instruction de tant de pasteurs ; les peuples, éclairés des lumieres de l'évangile, ne sont, ni plus vertueux, ni plus instruits sur l'affaire la plus importante pour eux. On leur dit de se soumettre à l'église, et l'église n'est jamais d'accord avec elle-même ; elle s'occupe, dans tous les siécles, à réformer, à expliquer, à détruire, à rétablir sa céleste doctrine ; ses ministres créent au besoin de nouveaux dogmes, inconnus aux fondateurs de l'église. Chaque âge voit naître de nouveaux mystères, de nouvelles formules, de nouveaux articles de foi. Malgré les inspirations de l'esprit saint, le christianisme n'a jamais pu atteindre la clarté, la simplicité, la consistence, qui sont les preuves indubitables d'un bon système. Ni les conciles , ni les canons , ni cette foule de décrets et de loix, qui forment le code de l'église, n'ont pu jusqu'ici fixer les objets de la croyance de l'église. Si un payen sensé vouloit embrasser le christianisme, il seroit, dès les premiers pas, jetté dans la plus grande perpléxité, à la vue des sectes multipliées, dont chacune prétend conduire le plus sûrement au salut, et se conformer le plus exactement à la parole de Dieu. Pour laquelle de ces sectes osera-t-il se déterminer, voyant qu'elles se regardent avec horreur, et que plusieurs d'entr'elles damnent impitoyablement toutes les autres ; qu'au lieu de se tolérer, elles se tourmentent et se persécutent ; et que celles, qui en ont le pouvoir, font sentir à leurs rivales les cruautés les plus étudiées, et les fureurs les plus contraires au repos des sociétés ? Car, ne nous y trompons point, le christianisme, peu content de violenter les hommes, pour les soumettre extérieurement à son culte, a inventé l'art de tyranniser la pensée, et de tourmenter les consciences ; art inconnu à toutes les superstitions payennes. Le zèle des ministres de l'église ne se borne point à l'extérieur, ils fouillent jusque dans les replis du coeur ; ils violent insolemment son sanctuaire impénétrable ; ils justifient leurs sacriléges et leurs ingénieuses cruautés, par le grand intérêt qu'ils prennent au salut des ames.

Tels sont les effets qui résultent nécessairement des principes d'une religion, qui croit que l'erreur est un crime digne de la colere de son dieu. C'est en conséquence de ces idées, que les prêtres, du consentement des souverains, sont chargés, dans certains pays, de maintenir la foi dans sa pureté. Juges dans leur propre cause, ils condamnent aux flammes ceux dont les opinions leur paroissent dangereuses ; entourés de délateurs, ils épient les actions et les discours des citoyens, et sacrifient à leur sûreté tous ceux qui leur font ombrage. C'est sur ces maximes abominables, que l'inquisition est fondée ; elle veut trouver des coupables, c'est l'être déja, que de lui avoir donné des soupçons. Voilà les principes d'un tribunal sanguinaire, qui perpétue l'ignorance et l'engourdissement des peuples partout où la fausse politique des rois lui permet d'exercer ses fureurs. Dans des pays, qui se croyent plus éclairés et plus libres, nous voyons des évêques, qui n'ont point honte de faire signer des formules et des professions de foi à ceux qui dépendent d'eux ; ils leur font des questions captieuses. Que dis-je ? Les femmes même ne sont point exemptes de leurs recherches ; un prélat veut savoir leur sentiment sur des subtilités inintelligibles pour ceux mêmes qui les ont inventées.

Les disputes, entre les prêtres du christianisme, firent naître des animosités, des haines, des hérésies. Nous en voyons, dès la naissance de l'église. Un système, fondé sur des merveilles, des fables, des oracles obscurs, doit être une source féconde de querelles. Au lieu de s'occuper de connoissances utiles, les théologiens ne s'occuperent jamais que de leurs dogmes ; au lieu d'étudier la vraie morale, et de faire connoître aux peuples leurs vrais devoirs, ils chercherent à faire des adhérens. Les prêtres du christianisme amuserent leur oisiveté par les spéculations inutiles d'une science barbare et énigmatique, qui, sous le nom de science de Dieu, ou de théologie , s'attira les respects du vulgaire. Ce système, d'une ignorance présomptueuse, opiniâtre et raisonnée, semblable au dieu des chrétiens, fut incompréhensible comme lui.

Ainsi, les disputes nâquirent des disputes. Souvent des génies profonds, et dignes d'être regrettés, s'occuperent paisiblement de subtilités puériles, de questions oiseuses, d'opinions arbitraires, qui, loin d'être utiles à la société, ne firent que la troubler. Les peuples entrerent dans des querelles qu'ils n'entendirent jamais ; les princes prirent la défense de ceux des prêtres qu'ils voulurent favoriser ; ils déciderent à coups d'épée l'orthodoxie ; et le parti qu'ils choisirent, accabla tous les autres ; car les souverains se croyent toujours obligés de se mêler des disputes théologiques ; ils ne voyent pas, qu'en s'en mêlant, ils leur donnent de l'importance et du poids, et toujours les prêtres chrétiens appellerent des secours humains, pour soutenir des opinions, dont pourtant ils croyoient que Dieu leur avoit garanti la durée. Les héros, que nous trouvons dans les annales de l'église, ne nous montrent que des fanatiques opiniâtres, qui furent les victimes de leurs folles idées ; ou des persécuteurs furieux, qui traiterent leurs adversaires avec la plus grande inhumanité ; ou des factieux, qui troublerent les nations. Le monde, du tems de nos peres, s'est dépeuplé, pour défendre des extravagances qui font rire une postérité, qui n'est pas moins insensée qu'eux. Presque dans tous les siécles, on se plaignit hautement des abus de l'église ; on parla de les réformer. Malgré cette prétendue réforme, dans le chef et dans les membres de l'église, elle fut toujours corrompue. Les prêtres avides, turbulens, séditieux, firent gémir les nations sous le poids de leurs vices, et les princes furent trop foibles pour les ramener à la raison. Ce ne fut que les divisions et les querelles de ces tyrans, qui diminuerent la pesanteur de leur joug, pour les peuples et pour les souverains. L'empire du pontife romain, après avoir duré un grand nombre de siécles, fut enfin ébranlé par des enthousiastes irrités, par des sujets rebelles, qui oserent examiner les droits de ce despote redoutable : plusieurs princes, fatigués de leur esclavage et de leur pauvreté, embrasserent des opinions qui les mirent à portée de s'emparer des dépouilles du clergé. Ainsi, l'unité de l'église fut déchirée, les sectes se multiplierent, et chacune combattit pour défendre son système. Les fondateurs de cette nouvelle secte, que le pontife de Rome traite de novateurs , d'hérétiques , et d'impies, renoncerent, à la vérité, à quelques-unes de leurs anciennes opinions ; mais contens d'avoir fait quelques pas vers la raison, ils n'oserent jamais secouer entierement le joug de la superstition ; ils continuerent à respecter les livres saints des chrétiens ; ils les regarderent comme les seuls guides des fidéles ; ils prétendirent y trouver les principes de leurs opinions ; enfin, ils mirent ces livres obscurs, où chacun peut trouver aisément tout ce qu'il veut, et où la divinité parle souvent un langage contradictoire, entre les mains de leurs sectateurs, qui, bientôt égarés dans ce labyrinthe tortueux, firent éclorre de nouvelles sectes.

Ainsi, les chefs des sectes, les prétendus réformateurs de l'église, ne firent qu'entrevoir la vérité, ou ne s'attacherent qu'à des minuties ; ils continuerent à respecter les oracles sacrés des chrétiens, à reconnoître leur dieu cruel et bizarre ; ils admirent sa mythologie extravagante, ses dogmes opposés à la raison ; enfin, ils adopterent des mystères les plus incompréhensibles, en se rendant pourtant difficiles sur quelques autres. Ne soyons donc point surpris, si, malgré les réformes, le fanatisme, les disputes, les persécutions et les guerres se firent sentir dans toute l'Europe ; les rêveries des novateurs ne firent que la plonger dans de nouvelles infortunes ; le sang coula de toutes parts, et les peuples ne furent, ni plus raisonnables, ni plus heureux. Les prêtres de toutes les sectes voulurent toujours dominer, et faire regarder leurs décisions comme infaillibles et sacrées : toujours ils persécuterent, quand ils en eurent le pouvoir ; toujours les nations se prêterent à leurs fureurs ; toujours les états furent ébranlés par leurs fatales opinions. L'intolérance et l'esprit de persécution sont de l'essence de toute secte qui aura le christianisme pour base ; un dieu cruel, partial, qui s'irrite des opinions des hommes, ne peut s'accommoder d'une religion douce et humaine. Enfin, dans toute secte chrétienne, le prêtre exercera toujours un pouvoir qui peut devenir funeste à l'état ; il y formera des enthousiastes, des hommes mystiques, des fanatiques, qui exciteront des troubles, toutes les fois qu'on leur fera entendre que la cause de Dieu le demande, que l'église est en danger , qu'il s'agit de combattre pour la gloire du très-haut.

Aussi voyons-nous, dans les pays

chrétiens, la puissance temporelle servilement soumise au sacerdoce, occupée à exécuter ses volontés, à exterminer ses ennemis, à travailler à sa grandeur, à maintenir ses droits, ses richesses, ses immunités. Dans presque toutes les nations soumises à l'évangile, les hommes les plus oisifs, les plus séditieux, les plus inutiles et les plus dangereux, sont les plus honorés et les mieux récompensés. La superstition du peuple lui fait croire qu'il n'en fait jamais assez pour les ministres de son dieu. Ces sentimens sont les mêmes dans toutes les sectes. Partout les prêtres en imposent aux souverains, forcent la politique de plier sous la religion, et s'opposent aux institutions les plus avantageuses à l'état. Partout ils sont les instituteurs de la jeunesse, qu'ils remplissent, dès l'enfance, de leurs tristes préjugés.

Cependant, c'est surtout dans les contrées, qui sont restées soumises au pontife romain, que le sacerdoce a toujours joui du plus haut degré de richesses et de pouvoir. La crédulité leur soumit les rois eux-mêmes ; ceux-ci ne furent que les exécuteurs de leurs volontés souvent cruelles ; ils furent prêts à tirer le glaive, toutes les fois que le prêtre l'ordonna. Les monarques de la secte romaine, plus aveugles que tous les autres, eurent, dans les ministres de l'église, une confiance imprudente, qui fut cause, que presque toujours ils se prêterent à leurs vues intéressées. Cette secte effaça toutes les autres, par ses fureurs intolérantes, et ses persécutions atroces. Son humeur turbulente et cruelle la rendit justement odieuse aux nations moins déraisonnables, c'est-à-dire, moins chrétiennes.

N'en soyons point étonnés, la religion romaine fut purement inventée pour rendre le sacerdoce tout-puissant ; ses prêtres eurent le talent de s'identifier avec la divinité, leur cause fut toujours la sienne, leur gloire devint la gloire de Dieu, leurs décisions furent des oracles divins, leurs biens appartinrent au royaume du ciel ; leur orgueil, leur avarice, leurs cruautés, furent légitimés par les intérêts de leur céleste maître : bien plus, dans cette secte le prêtre vit son souverain à ses pieds, lui faire un humble aveu de ses fautes, et lui demander d'être réconcilié avec son dieu. Rarement vit-on le prêtre user de son ministere sacré pour le bonheur des peuples ; il ne songea point à reprocher aux monarques l'abus injuste de leur pouvoir, les miséres de leurs sujets, les pleurs des opprimés ; trop timide, ou trop bon courtisan, pour faire tonner la vérité dans leurs oreilles, il ne leur parle point de ces véxations multipliées sous lesquelles les nations gémissent, de ces impôts onéreux qui les accablent, de ces guerres inutiles qui les détruisent, de ces invasions perpétuelles des droits du citoyen ; ces objets n'intéressent point l'église, qui seroit au moins de quelque utilité, si elle employoit son pouvoir pour mettre un frein aux excès des tyrans superstitieux.

Les terreurs de l'autre monde seroient des mensonges pardonnables, si elles servoient à faire trembler les rois. Ce ne fut point là l'objet des ministres de la religion ; ils ne stipulerent presque jamais les intérêts des peuples ; ils encenserent la tyrannie ; ils eurent de l'indulgence pour ses crimes réels ; ils lui fournirent des expiations aisées ; ils lui promirent le pardon du ciel, si elle entroit avec chaleur dans ses querelles. Ainsi, dans la religion romaine, le sacerdoce régna sur les rois ; il fut par conséquent assuré de régner sur les sujets. La superstition et le despotisme firent donc une alliance éternelle, et réunirent leurs efforts, pour rendre les peuples esclaves et malheureux. Le prêtre subjugua les sujets, par des terreurs religieuses, pour que le souverain pût les dévorer ; celui-ci, en récompense, accorda au prêtre la licence, l'opulence, la grandeur, et s'engagea à détruire tous ses ennemis.

Que dirons-nous de ces docteurs, que les chrétiens appellent casuistes ; de ces prétendus moralistes, qui ont voulu mesurer jusqu'où la créature peut, sans risquer son salut, offenser son créateur ? Ces hommes profonds ont enrichi la morale chrétienne d'un ridicule tarif de péchés ; ils savent le degré de colére que chaque péché excite dans la bile de l'être suprême. La vraie morale n'a qu'une mesure pour juger des fautes des hommes ; les plus graves sont celles qui nuisent le plus à la société. La conduite, qui fait tort à nous-mêmes, est imprudente et déraisonnable ; celle qui nuit aux autres, est injuste et criminelle. Tout, jusqu'à l'oisiveté même, est récompensé dans les prêtres du christianisme. De ridicules fondations font subsister dans l'aisance une foule de fainéans, qui dévorent la société, sans lui prêter aucun secours. Les peuples, déjà accablés par des impôts, sont encore tourmentés par des sangsues, qui leur font acheter chérement des prieres inutiles, ou qu'ils font négligemment ; tandis que l'homme à talens, le sçavant industrieux, le militaire courageux, languissent dans l'indigence, ou n'ont que le nécessaire, des moines paresseux, et des prêtres oisifs, jouissent d'une abondance honteuse pour les états qui la tolérent. En un mot, le christianisme rend les sociétés complices de tous les maux que leur font les ministres de la divinité ; ni l'inutilité de leurs prieres, prouvée par l'expérience de tant de siécles, ni les effets sanglans de leurs funestes disputes, ni même leurs débordemens et leurs excès, n'ont encore pu détromper les nations de ces hommes divins, à l'existence desquels elles ont la simplicité de croire leur salut attaché.

CHAPITRE 16

Conclusion

Tout ce qui a été dit jusqu'ici, prouve, de la façon la plus claire, que la religion chrétienne est contraire à la saine politique et au bien être des nations. Elle ne peut être avantageuse que pour des princes dépourvus de lumieres et de vertus, qui se croiront obligés de régner sur des esclaves, et qui, pour les dépouiller et les tyranniser impunément, se ligueront avec le sacerdoce, dont la fonction fut toujours de les tromper au nom du ciel. Mais ces princes imprudens doivent se souvenir, que pour réussir dans leurs projets, ils ne peuvent se dispenser d'être eux-mêmes les esclaves des prêtres, qui tourneroient infailliblement contre eux leurs armes sacrées, s'ils leur manquoient de soumission, ou s'ils refusoient de servir leurs passions.

Nous avons vu plus haut, que la religion chrétienne, par ses vertus fanatiques, par ses perfections insensées, par son zèle, n'est pas moins nuisible à la saine morale, à la droite raison, au bonheur des individus, à l'union des familles. Il est aisé de sentir qu'un chrétien, qui se propose un dieu lugubre et souffrant, pour modéle, doit s'affliger sans cesse, et se rendre malheureux. Si ce monde n'est qu'un passage, si cette vie n'est qu'un pélerinage, il seroit bien insensé de s'attacher à rien ici bas. Si son dieu est offensé, soit par les actions, soit par les opinions de ses semblables, il doit, s'il en a le pouvoir, les en punir avec sévérité, sans cela il manqueroit de zèle et d'affection pour ce dieu. Un bon chrétien doit, ou fuir le monde, ou s'y rendre incommode à lui-même et aux autres.

Ces réflexions peuvent suffire pour répondre à ceux qui prétendent que le christianisme est utile à la politique et à la morale, et que, sans la religion, l'homme ne peut avoir de vertus, ni être un bon citoyen. L'inverse de cette proposition est sans doute bien plus vraie, et l'on peut assurer, qu'un chrétien parfait, qui seroit conséquent aux principes de sa religion, qui voudroit imiter fidélement les hommes divins qu'elle lui propose comme des modéles, qui pratiqueroit des austérités, qui vivroit dans la solitude, qui porteroit leur enthousiasme, leur fanatisme, leur entêtement dans la société, un tel homme, dis-je, n'auroit aucunes vertus réelles, seroit, ou un membre inutile à l'état, ou un citoyen incommode et dangereux. à en croire les partisans du christianisme, il sembleroit qu'il n'existe point de morale dans les pays où cette religion n'est point établie : cependant, un coup d'oeil superficiel sur le monde, nous prouve qu'il y a des vertus par-tout ; sans elles, aucune société politique ne pourroit subsister. Chez les chinois, les indiens, les mahométans, il existe, sans doute, de bons peres, de bons maris, des enfans dociles et reconnoissans, des sujets fidéles à leurs princes, et les gens de bien y seroient, ainsi que parmi nous, plus nombreux, s'ils étoient bien gouvernés, et si une sage politique, au lieu de leur faire enseigner, dès l'enfance, des religions insensées, leur donnoit des loix équitables, leur faisoit enseigner une morale pure, et non dépravée par le fanatisme, les invitoit à bien faire, par des récompenses, et les détournoit du crime, par des châtimens sensibles.

En effet, je le répète, il semble que par-tout la religion n'ait été inventée, que pour épargner aux souverains le soin d'être justes, de faire de bonnes loix, et de bien gouverner. La religion est l'art d'enivrer les hommes de l'enthousiasme, pour les empêcher de s'occuper des maux, dont ceux qui les gouvernent, les accablent ici bas. À l'aide des puissances invisibles, dont on les menace, on les force de souffrir en silence les miséres dont ils sont affligés par les puissances visibles ; on leur fait espérer, que s'ils consentent à être malheureux en ce monde, ils seront plus heureux dans un autre.

C'est ainsi que la religion est devenue le plus grand ressort d'une politique injuste et lâche, qui a cru qu'il falloit tromper les hommes, pour les gouverner plus aisément. Loin des princes éclairés et vertueux des moyens si bas ; qu'ils apprennent leurs véritables intérêts ; qu'ils sachent qu'ils sont liés à ceux de leurs sujets ; qu'ils sachent qu'ils ne peuvent être eux-mêmes réellement puissans, s'ils ne sont pas servis par des citoyens courageux, actifs, industrieux et vertueux, attachés à la personne de leurs maîtres ; que ces maîtres sachent enfin, que l'attachement de leurs sujets ne peut être fondé que sur le bonheur qu'on leur procure. Si les rois étoient pénétrés de ces importantes vérités, ils n'auroient besoin, ni de religion, ni de prêtres, pour gouverner les nations. Qu'ils soient justes, qu'ils soient équitables, qu'ils soient exacts à récompenser les talens et les vertus, et à décourager l'inutilité, les vices et le crime, et bientôt leurs états se rempliront de citoyens utiles, qui sentiront que leur propre intérêt les invite à servir la patrie, à la défendre, à chérir le souverain, qui sera l'instrument de sa félicité ; ils n'auront besoin, ni de révélation, ni de mystères, ni de paradis, ni d'enfer, pour remplir leurs devoirs.

La morale sera toujours vaine, si elle n'est appuyée par l'autorité suprême. C'est le souverain qui doit être le souverain pontife de son peuple ; c'est à lui seul qu'il appartient d'enseigner la morale, d'inviter à la vertu, de forcer à la justice, de donner de bons exemples, de réprimer les abus et les vices. Il affoiblit sa puissance, dès qu'il permet qu'il s'élève, dans ses états, une puissance, dont les intérêts sont divisés des siens, dont la morale n'a rien de commun avec celle qui est nécessaire à ses sujets, dont les principes sont directement contraires à ceux qui sont utiles à la société. C'est pour s'être reposés de l'éducation, sur des prêtres enthousiastes et fanatiques, que les princes chrétiens n'ont dans leurs états que des superstitieux, qui n'ont d'autre vertu qu'une foi aveugle, un zèle emporté, une soumission peu raisonnée à des cérémonies puériles, en un mot, des notions bizarres, qui n'influent point sur leur conduite, ou ne la rendent point meilleure.

En effet, malgré les heureuses influences qu'on attribue à la religion chrétienne, voyons-nous plus de vertus dans ceux qui la professent, que dans ceux qui l'ignorent ? Les hommes, rachetés par le sang d'un dieu même, sont-ils plus justes, plus réglés, plus honnêtes que d'autres ? Parmi ces chrétiens, si persuadés de leur religion, sans doute qu'on ne trouve point d'oppressions, de rapines, de fornications, d'adultères ? Parmi ces courtisans pleins de foi, on ne voit, ni intrigues, ni perfidies, ni calomnies ? Parmi ces prêtres, qui annoncent aux autres des dogmes redoutables, des châtimens terribles, comment trouveroit-on des injustices, des vices, des noirceurs ? Enfin, sont-ce des incrédules, ou des esprits forts , que ces malheureux, que leurs excès font tous les jours conduire au supplice ? Tous ces hommes sont des chrétiens, pour qui la religion n'est point un frein, qui violent sans cesse les devoirs les plus évidens de la morale, qui offensent sciemment un dieu qu'ils savent avoir irrité, et qui se flattent, à la mort, de pouvoir, par un repentir tardif, appaiser le ciel, qu'ils ont outragé pendant tout le cours de leur vie. Nous ne nierons point cependant, que la religion chrétienne ne soit quelquefois un frein pour quelques ames timorées, qui n'ont point la fougue, ni l'énergie malheureuse, qui font commettre les grands crimes, ni l'endurcissement, que l'habitude du vice fait contracter. Mais ces ames timides eussent été honnêtes, même sans religion ; la crainte de se rendre odieux à leurs semblables, d'encourir le mépris, de perdre leur réputation, eussent également retenu des hommes de cette trempe.

Ceux qui sont assez aveugles pour fouler aux pieds ces considérations, les mépriseront également, malgré toutes les menaces de la religion. On ne peut pas nier non plus, que la crainte d'un dieu, qui voit les pensées les plus secrettes des hommes, ne soit un frein pour bien des gens ; mais ce frein ne peut rien sur les fortes passions, dont le propre est d'aveugler sur tous les objets nuisibles à la société.

D'un autre côté, un homme habituellement honnête, n'a pas besoin d'être vu, pour bien faire ; il craint d'être obligé de se mépriser lui-même, d'être forcé de se haïr, d'éprouver des remords, sentimens affreux pour quiconque n'est pas endurci dans le crime. Que l'on ne nous dise point, que, sans la crainte de Dieu, l'homme ne peut éprouver des remords. Tout homme, qui a reçu une éducation honnête, est forcé d'éprouver en lui-même un sentiment douloureux, mêlé de honte et de crainte, toutes les fois qu'il envisage les actions deshonorantes, dont il a pu se souiller : il se juge souvent lui-même, avec plus de sévérité que ne feroient les autres ; il redoute les regards de ses semblables ; il voudroit se fuir lui-même, et c'est là ce qui constitue les remords. En un mot, la religion ne met aucun frein aux passions des hommes, que la raison, que l'éducation, que la saine morale ne puissent y mettre bien plus efficacement. Si les méchans étoient assurés d'être punis, toutes les fois qu'il leur vient en pensée de commettre une action deshonnête, ils seroient forcés de s'en désister. Dans une société bien constituée, le mépris devroit toujours accompagner le vice, et les châtimens suivre le crime ; l'éducation, guidée par les intérêts publics, devroit toujours apprendre aux hommes à s'estimer eux-mêmes, à redouter le mépris des autres, à craindre l'infamie plus que la mort. Mais cette morale ne peut être du goût d'une religion, qui dit de se mépriser, de se haïr, de fuir l'estime des autres, de ne chercher à plaire qu'à un dieu, dont la conduite est inexplicable.

Enfin, si la religion chrétienne est, comme on le prétend, un frein aux crimes cachés des hommes, si elle opére des effets salutaires sur quelques individus, ces avantages si rares, si foibles, si douteux, peuvent-ils être comparés aux maux visibles, assurés et immenses, que cette religion a produits sur la terre ? Quelques crimes obscurs prévenus, quelques conversions inutiles à la société, quelques repentirs stériles et tardifs, quelques futiles restitutions, peuvent-ils entrer dans la balance vis-à-vis des dissensions continuelles, des guerres sanglantes, des massacres affreux, des persécutions, des cruautés inouies, dont la religion chrétienne fut la cause et le prétexte depuis sa fondation ? Contre une pensée secrette que cette religion fait étouffer, elle arme des nations entieres pour leur destruction réciproque ; elle porte l'incendie dans le coeur d'un million de fanatiques ; elle met le trouble dans les familles et dans les états ; elle arrose la terre de larmes et de sang. Que le bon sens décide, après cela, des avantages que procure aux chrétiens la bonne nouvelle que leur dieu est venu leur annoncer.

Beaucoup de personnes honnêtes, et convaincues des maux que le christianisme fait aux hommes, ne laissent pas de le regarder comme un mal nécessaire, et que l'on ne pourroit, sans danger, chercher à déraciner. L'homme, nous disent-ils, est superstitieux ; il lui faut des chimères ; il s'irrite, lorsqu'on veut les lui ôter. Mais je réponds, que l'homme n'est superstitieux, que parce que dès l'enfance tout contribue à le rendre tel ; il attend son bonheur de ses chimères, parce que son gouvernement trop souvent lui refuse des réalités ; il ne s'irritera jamais contre ses souverains, quand ils lui feront du bien ; ceux-ci seront alors plus forts que les prêtres et que son dieu. En effet, c'est le souverain seul qui peut ramener les peuples à la raison ; il obtiendra leur confiance et leur amour, en leur faisant du bien ; il les détrompera peu-à-peu de leurs chimères, s'il en est lui-même détrompé ; il empêchera la superstition de nuire, en la méprisant, en ne se mêlant jamais de ses futiles querelles, en la divisant, en autorisant la tolérance des différentes sectes, qui se battront réciproquement, qui se démasqueront, qui se rendront mutuellement ridicules : enfin, la superstition tombera d'elle-même, si le prince, rendant aux esprits la liberté, permet à la raison de combattre ses folies. La vraie tolérance et la liberté de penser sont les véritables contrepoisons du fanatisme religieux ; en les mettant en usage, un prince sera toujours le maître dans ses états ; il ne partagera point sa puissance avec des prêtres séditieux, qui n'ont point de pouvoir contre un prince éclairé, ferme et vertueux. L'imposture est timide, les armes lui tombent des mains à l'aspect d'un monarque qui ose la mépriser, et qui est soutenu par l'amour de ses peuples et par la force de la vérité.

Si une politique criminelle et ignorante a presque partout fait usage de la religion, pour asservir les peuples, et les rendre malheureux, qu'une politique vertueuse et plus éclairée l'affoiblisse et l'anéantisse peu-à-peu, pour rendre les nations heureuses ; si jusqu'ici l'éducation n'a servi qu'à former des enthousiastes et des fanatiques, qu'une éducation plus sensée forme de bons citoyens ; si une morale, étayée par le merveilleux, et fondée sur l'avenir, n'a point été capable de mettre un frein aux passions des hommes, qu'une morale, établie sur les besoins réels et présens de l'espéce humaine, leur prouve que, dans une société bien constituée, le bonheur est toujours la récompense de la vertu ; la honte, le mépris et les châtimens, sont la solde du vice et les compagnons du crime. Ainsi, que les souverains ne craignent point de voir leurs sujets détrompés d'une superstition qui les asservit eux-mêmes, et qui, depuis tant de siécles, s'oppose au bonheur de leurs états.

Si l'erreur est un mal, qu'ils lui opposent la vérité ; si l'enthousiasme est nuisible, qu'ils le combattent avec les armes de la raison ; qu'ils reléguent en Asie une religion enfantée par l'imagination ardente des orientaux ; que notre Europe soit raisonnable, heureuse et libre ; qu'on y voye régner les moeurs, l'activité, la grandeur d'ame, l'industrie, la sociabilité, le repos ; qu'à l'ombre des loix, le souverain commande et le sujet obéisse ; que tous deux jouissent de la sûreté. N'est-il donc point permis à la raison d'espérer qu'elle répandra quelque jour un pouvoir depuis si longtems usurpé par l'erreur, l'illusion et le prestige ? Les nations ne renonceront-elles jamais à des espérances chimériques, pour songer à leurs véritables intérêts ? Ne secoueront-elles jamais le joug de ces prêtres hautains, de ces tyrans sacrés, qui seuls sont intéressés aux erreurs de la terre ? Non, gardons-nous de le croire ; la vérité doit à la fin triompher du mensonge ; les princes et les peuples, fatigués de leur crédulité, recourront à elle ; la raison brisera leurs chaînes ; les fers de la superstition se rompront à sa voix souveraine, faite pour commander sans partage à des êtres intelligens.

Amen.


1 J'ai récupéré ce texte à "l'état brut". Il n'est donc pas assuré que les paragraphes que j'ai reconstitués soient ceux d'origine.