Contre la bureaucratie1

Xavier Frolan

Si l'on demandait : "qui est pour la bureaucratie ?", il est fort probable que personne ne lèverait le doigt. La bureaucratie est en effet un système de gestion qui n'a pratiquement aucun partisan ouvertement déclaré mais qui frappe pourtant l'ensemble de la planète et depuis fort longtemps.

C'est ainsi que l'Égypte pharaonique [1] ou l'URSS ont développé, malgré des variantes idéologiques importantes, des bureaucratie particulièrement puissantes, avec dans tous les cas, les résultats catastrophiques que l'on sait. Les événement actuels dans ce dernier pays peuvent d'ailleurs s'interpréter dans une large mesure comme une saine réaction du corps social contre la bureaucratie [2].

Ces quelques considérations ne doivent pas nous faire oublier les bureaucratie des pays dans lesquels nous vivons. Pour être plus discrètes, elles n'en sont pas moins réelles.

A l'ouest, les États et leurs administrations, les partis politiques, les églises, les syndicats réformistes, les grosses entreprises (songer à ITT)... constituent autant de système bureaucratiques qui s'interpénètrent et s'épaulent plus qu'ils ne se combattent. Il en résulte un énorme gâchis, la paralysie de l'innovation sociale et l'écrasement des individus. Entrent dans ce cadre pour ne prendre qu'un nombre très limité d'exemples, la destruction méthodique de la forêt amazonienne, la pollution radioactive croissante et la famine chronique qui décime une partie de l'humanité, pendant qu'ici on s'acharne à détruire des stocks de vivre. Les moyens techniques de résoudre les problèmes existent, mais la bureaucratie capitaliste vouée au Dieu argent laisse courir tranquillement le monde à sa perte.

De même, qui pourrait prétendre qu'en France, par exemple, les problèmes d'habitat (expulsion, banlieues ...) ou de la répartition du travail et des ressource trouent des solutions rationnelles conformes à l'intérêt de tous ? Les bureaucrates ne s'en soucient pas car leur objectif prioritaire est d'accroître les privilèges des castes qu'ils représentent.

Sur un autre plan, force est de constater que de nombreuses organisations qui se voudraient révolutionnaires ont fini par constituer de redoutables bureaucraties.

Dans ce cas, on assiste à la "fonctionnarisation" progressive des militants qui deviennent de simples rouages impersonnels. La centralisation augmente, le pouvoir se concentre au sommet de la pyramide. Chaque catégorie socioprofessionnelle s'isole des autres. La pression du groupe sur l'individu écrase son pouvoir de décision autonome. Des camarillas se créent et exercent des pouvoirs parallèles [3]... l'organisation révolutionnaire a finalement sécrété sa bureaucratie.

L'histoire est pleine de ces évolutions.

C'est pourquoi, tout militant sincère doit se poser la question : " mon organisation, la CNT, peut-elle subir la même dérive ? "

La réponse est évidemment "OUI". la CNT est une organisation et, comme telle, elle offre bien des avantages. Mais il faut savoir se prémunir contre ses défauts éventuels. Il serait puéril et vain de vouloir les conjurer en décrétant qu'il n'y a qu'à... ne pas s'organiser. cela fait belle lurette que la bourgeoisie fait ses choux gras de cette philosophie de pacotille. De même, les criaillerie, les déclarations de principe ou la langue de bois des discours servant à se rassurer ("Cela ne peut pas nous arriver") ne sont d'aucun secours.

Pour lutter contre la bureaucratie, il faut d'abord porter une attention soutenue à notre propre fonctionnement : aux structures, aux rouages de l'organisation, aux conséquences qui en découlent.

Cette question n'avait pas échappée à nos aînés ; les statuts de la CNT qu'ils ont rédigés établissent un équilibre efficace entre les structures (Syndicats/Union régionales/Bureau confédéral), ce qui limite toute stratégie de "prise de pouvoir". le rôle prépondérant des régions, qui sont l'expression même de la CNT " (fédéralisme), le mode de scrutin (une structure = une voix), le rôle purement technique imparti aux fédérations sont autant d'obstacles à la bureaucratisation. Pour la petite histoire, rappelons que la CGT a progressivement abandonné nos principes pour pratiquer l'inverse (vote proportionnel, prévalence des fédérations, apparition des UD, centralisation...) lors de sa stalinisation.

Pour en revenir à la CNT, on constate que l'esprit des statuts situe notre organisation dans une logique qui, étant celle du respect mutuel et du développement équilibré, porte en elle le débat, l'effort de synthèse. Tout l'inverse de ce que l'on voit à la CGT, à la CFDT ou à FO (sans parler des partis politiques) où tout se résume à la prise du pouvoir d'une "tendance", d'un "courant" ou d'une "sensibilité" sur l'ensemble.

Mais la CNT ne vit pas dans une tour d'ivoire. Elle se développe au contraire dans une société, nous l'avons dit, fortement bureaucratisée. La bureaucratie est en quelque sorte le modèle culturel dominant dans lequel nous vivons. De ce fait, elle cherche à "contaminer", à absorber tout ce qui s'oppose à elle. La CNT est dans ce cas.

Une façon d'absorber les syndicats, de les vider de toute substance révolutionnaire a été longuement pratiquée par le capitalisme. C'est la participation, la cogestion et autres forme de collaboration de classe. On "invite" les syndicats à participer à la gestion des comités d'entreprise, des cantines, des colonies de vacances ou de diverses bonnes oeuvres patronales, on leur donnent une parcelle de pouvoir, on les " arrose " d'une façon ou d'une autre (décharges syndicales...) et on les attache à la bureaucratie capitaliste tant et si bien qu'ils finissent par en devenir un rouage qui assure la régulation dans certaines crises.

Refuser cette logique de collaboration, c'est bien entendu le B-A=BA du syndicalisme révolutionnaire, et les militants de la CNT sauront rester fermes sur ce point.

Mais, il est un autre danger, certainement plus insidieux car il part d'une bonne intention : pour être efficaces, il faut être organisé. C'est pourquoi certains pourraient penser que, plus on s'organise, c'est-à-dire en fin de compte, plus on multiplie les rouages, plus on devient efficace. Or, rien n'est plus faux.

En agissant de la sorte, on finit au contraire par se paralyser. La caricature en est fournie par certaines administrations qui multiplient les procédures et les circuits paperassiers. Un humoriste disait à ce sujet que 50 fonctionnaires peuvent passer plus d'une année à s'écrire les uns les autres, en cercle fermé, pour revenir au point de départ sans avoir fait avancer la solution d'un pas.

Toute organisation, toute structure consomme de l'énergie. Ce qu'il faut évaluer dans notre cas, c'est ce que la ménagère appelle le rapport qualité/prix, le rapport entre l'énergie consacrée par les militants aux tâches d'organisation et les résultats, le "plus" (et souvent le "moins") apporté par la structure supplémentaire.

Il ne s'agit pas de construire une organisation parfaite, comme on peut s'amuser à le faire sur le papier, selon un plan préétabli qui enfile les structures, les échelons, les rouages (section syndicale, multiples syndicats, unions locales, départementales, régionales, inter-régionales, fédérations, secteurs, confédération...) comme d'autres enfilent les perles.

Il s'agit de partir de la réalité (en particulier militante) de la CNT d'aujourd'hui pour renforcer ce qui existe déjà au lieu de le balkaniser (en ce sens qu'un syndicat intercorporatif actif et dynamique, assurant une présence militante dans une ville est certainement préférable à trois syndicats de branche pépères) tout en conservant au schéma organisationnel sa cohérence, sa simplicité, pour que les décisions continuent à se prendre à la base et ne se perdent pas dans un labyrinthe d'instances inutiles.

Il ne faut pas oublier en effet que la CNT n'est qu'un MOYEN pour atteindre un objectif (la révolution libertaire, il n'est jamais mauvais de le rappeler). Une des tâches importantes des militants est de veiller à ce que ce MOYEN ne devienne pas une FIN EN SOI.

L'effondrement du marxisme, la crise du capitalisme (la France va vers ses trois millions de chômeurs) offrent à la CNT une chance historique de développement. Ce n'est pas en nous réfugiant dans une copie des organisations syndicales dégénérées que nous la saisirons. C'est au contraire en donnant tout son sens au message anarcho-syndicaliste, en le traduisant en actes, y compris et surtout dans notre propre organisation.

Notes

[1] "La bureaucratie céleste", Etienne BALAZS.

[2] Voir par exemple l'analyse de l'anthropologue T. HALL, dans "Au-delà de la culture".

[3] On aura reconnu dans cette rapide description quelques éléments empruntés à Max Weber.


1 Article publié en annexe de la brochure "Anarchosyndicalisme et autonomie populaire". Piqué sur http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=410.