Pierre Kropotkine

LA MORALE ANARCHISTE

燬ommaire

Pr閒ace (Martine R. Liaison Bas-Rhin de la F閐閞ation anarchiste)

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PR蒄ACE

Quand les compagnons du Groupes Fresnes-Antony de la F閐閞ation Anarchiste m'ont sollicit閑 pour 閏rire cette pr閒ace, j'ai song aux heures de recherche et de lecture que m'avait demand閑s un article r閐ig pour la revue Itin閞aire sur Pierre Kropotkine et traitant justement de la morale. Car les discours sur la morale foisonnent. Il suffit de regarder plus pr鑣 l'histoire des id閑s et l'on s'aper鏾it de la multitude des 閠udes sur le sujet.

Il existe autant de morales que de soci閠閟. Chaque groupement constitu cr閑 des formes de vie, des usages, des moeurs qui, une fois reconnus utiles et devenus des proc閐閟 courants de la pens閑, se transforment d'abord en habitudes instinctives, puis en r鑗le de vie. Voici donc comment se constitue une 閠hique propre.

La morale appara顃 d'abord comme le syst鑝e des r鑗les que l'homme suit (ou doit suivre) dans sa vie aussi bien personnelle que sociale. Abord閑 sous cet angle, la question morale constitue le centre de toute r閒lexion, puisque toute entreprise humaine, si d閟int閞ess閑 soit-elle, est soumise l'interrogation de savoir si elle est justifi閑 ou non, n閏essaire, admissible ou r閜r閔ensible, en accord avec les valeurs reconnues ou en contradiction avec elles, c'est--dire si elle aide la r閍lisation de ce qui est consid閞 comme souhaitable, la pr関ention ou l'閘imination de ce qui est jug mauvais. Ce qui peut se r閟umer la notion du bien et du mal.

Puisque les r鑗les d'閠hique ne sont pas toutes les m阭es pour diff閞ents individus, 閜oques et civilisations, il est cependant int閞essant et essentiel de noter qu'un facteur moral s'est impos comme condition sine qua non de survivance et de progr鑣 : l'entraide. Pierre Kropotkine a admirablement d閏rit ce trait substantiel dans son ouvrage : L'Entraide, un facteur d'関olution (a).

D鑣 les temps les plus recul閟, des penseurs ont cherch comprendre l'origine des sentiments moraux et des id閑s morales qui emp阠hent les hommes de commettre des actes nuisant leur cong閚鑢e ou, en g閚閞al, affaiblissent les liens sociaux. Il y a eu les 閏oles grecques : les unes ont fond les notions de morales, non plus sur la seule crainte des dieux et des ph閚om鑞e naturels, mais sur la compr閔ension par l'homme de sa propre nature; les autres se sont lanc閟 dans les sp閏ulations abstraites, la m閠aphysique. La morale chr閠ienne g鑜e la soci閠 et emp阠he tout essor moral. Il faudra quinze si鑓les pour que certains 閏rivains rompent avec la religion et se d閏ident reconna顃re l'間alit des droits comme base de la soci閠 civile. Le monde bouge, la morale bouge et l'on voit que l'閠hique, c'est--dire la science des id閑s et des doctrines morales, touche une autre science, la sociologie, c'est--dire la science de la vie et de l'関olution des soci閠閟.

Les Temps Modernes marquent l'av鑞ement d'une morale rationaliste fond閑 sur des bases scientifiques. L encore deux courants se font jour : Hobbes et ses disciples consid鑢ent la morale comme prescrite par une puissance ext閞ieure l'homme. Ils remplacent l'蒰lise par l'蓆at, ce qui revient dire que l'homme ne trouve son salut que dans un pouvoir central, strictement organis, qui emp阠he la lutte incessante entre les individus. D'autres estiment que seule une large possibilit accord閑 aux hommes de former entre eux des accords de toutes sortes permettra d'閠ablir dans la soci閠 un ordre des choses nouveau, fond sur le principe d'une juste satisfaction de tous les besoins.

Le XIXe si鑓le voit na顃re trois courants nouveaux : le positivisme, l'関olutionisme et le socialisme. Ce dernier pr鬾e l'間alit politique et sociale des hommes. Il se subdivise en deux branches bien distinctes : le socialisme autoritaire (ou marxisme) et le socialisme libertaire (ou anarchisme). Le premier n'apporte rien la morale : il applique les principes de Hobbes et donne l'蓆at tout la lattitude de gestion des affaires. Le second renforce les notions de justice de d'間alit. Pierre-Joseph Proudhon voit la justice comme base de la morale. Dans son 閏rit : Qu'est-ce que la propri閠?, il dit : "Est juste ce qui est 間al, est injuste ce qui est in間al". Contemporain de Kropotkine, M-J Guyau se propose, dans son ouvrage essentiel Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction de d閠erminer la port閑, l'閠endue et les limites d'une morale exclusivement scientifique. Il s'attache d閚oncer la confusion qui existe entre sanction morale et sanction sociale et rejoint en ce sens Kropotkine qui estime que la morale est une "science", celle qui dicte l'individu libre son devoir. Elle lui sert se perfectionner et perfectionner le milieu dans lequel il vit.

Contrairement aux affirmations les plus fallacieuses et aux oublis volontaires dans les ouvrages de philosophie, les anarchistes ont une morale : une morale libre de toute obligation oppressive et de toute saction r閜ressive, se fondant sur l'entraide et la fraternisation de tous les groupes humains. Elle a ceci de particulier : elle n'ordonne rien, elle refuse absolument de modeler l'individu selon une id閑 abstraite, tout comme elle refuse de le mutiler par la religion, la loi ou le gouvernement. Elle veut laisser la libert pleine et enti鑢e l'individu. Cette morale est en accord parfait avec le type de soci閠 que souhaitent promouvoir les anarchistes : une soci閠 sans 蓆at, g閞閑 directement par les individus et les groupements sociaux, dont la r鑗le 閏onomique est la suivante :

牋牋牋牋牋 - l'間alit 閏onomique et sociale de tous les individus,

牋牋牋牋牋 - la possession collective ou individuelle des moyens de production et de distribution, excluant toute possibilit pour certains de vivre du travail des autres,

牋牋牋牋牋 - l'abolition du salariat et du syst鑝e d'exploitation de l'homme par l'homme.

Les anarchistes n'ont pas la pr閠ention de changer la nature humaine. Il n'esp鑢ent qu'une chose: une meilleure 閐ucation de l'individu pour une conception plus saine des rapports entre lui et ses semblables.

Rompre avec le milieu et se perfectionnant, telle est l'id閑-force de Kropotkine, et j'ajouterai : lutter pour plus de justice, dans le sens o l'entend Proudhon :

"Sentir, affirmer la dignit humaine, d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela, sans retour d'間oisme comme sans consid閞ation aucune de divinit ou de communaut : voil le droit. Etre pr阾 en toute circonstance prendre, et au besoin contre soi-m阭e, la d閒ense de cette dignit : voil la justice". (b)

Que cette phrase serve de r閒lexion et de pratique aux p閞oreurs multiples qui s'閜anchent force de discours et de litt閞ature sur les D閏laration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Septembre 1989

Martine R.

Liaison Bas-Rhin de la F閐閞ation anarchiste

(a) 蒬itions de l'entraide

(b) De la Justice dans la R関olution et dans l'蒰lise, 閐ition 1871, tome I, page 216

I

L抙istoire de la pens閑 humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent d閖 depuis des si鑓les. Apr鑣 une longue p閞iode de sommeil arrive un moment de r関eil. Alors la pens閑 s抋ffranchit des cha頽es dont tous les int閞ess閟 gouvernants, hommes de loi, clerg l抋vaient soigneusement entortill閑. Elle les brise. Elle soumet une critique s関鑢e tout ce qu抩n lui avait enseign et met nu le vide des pr閖ug閟 religieux, politiques, l間aux et sociaux, au sein desquels elle avait v間閠. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de d閏ouvertes impr関ues ; elle cr閑 des sciences nouvelles.

Mais l抏nnemi inv閠閞 de la pens閑 le gouvernant, l抙omme de loi, le religieux se rel鑦ent bient魌 de la d閒aite. Ils rassemblent peu peu leurs forces diss閙in閑s ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant quelques besoins nouveaux. Et, profitant de ce servilisme du caract鑢e et de la pens閑 qu抜ls avaient si bien cultiv eux-m阭es, profitant de la d閟organisation momentan閑 de la soci閠, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s抏nrichir des autres, les esp閞ances tromp閑s des troisi鑝es surtout les esp閞ances tromp閑s ils se remettent doucement leur 渦vre en s抏mparant d抋bord de l抏nfance par l掗ducation.

燣抏sprit de l抏nfant est faible. Il est si facile de le soumettre par la terreur ; c抏st ce qu抜ls font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l抏nfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l掆me damn閑, la vengeance d抲n dieu implacable. Un moment apr鑣, ils lui parleront des horreurs de la R関olution, ils exploiteront un exc鑣 des r関olutionnaires pour faire de l抏nfant " un ami de l抩rdre ". Le religieux l抙abituera l抜d閑 de loi pour le faire mieux ob閕r ce qu抜l appellera la loi divine, et l抋vocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux ob閕r la loi du code. Et la pens閑 de la g閚閞ation suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en m阭e temps autorit et servilisme marchent toujours la main dans la main cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.

Pendant ces p閞iodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l抙ypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l抙abitude, par l抜ndiff閞ence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale 閠ablie. On fait ce que l抩n peut pour accommoder ext閞ieurement ses actes ce que l抩n dit professer. Et le niveau moral de la Soci閠 tombe de plus en plus. On arrive la morale des Romains de la d閏adence, de l抋ncien r間ime, de la fin du r間ime bourgeois.

Tout ce qu抜l y avait de bon, de grand, de g閚閞eux, d抜nd閜endant chez l抙omme s掗mousse peu peu, se rouille comme un couteau rest sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S抏nrichir, jouir du moment, 閜uiser son intelligence, son ardeur, son 閚ergie, n抜mporte comment, devient le mot d抩rdre des classes ais閑s, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l抜d閍l est de para顃re bourgeois. Alors la d閜ravation des gouvernants ? du juge, du clerg et des classes plus ou moins ais閑s ? devient si r関oltante que l抋utre oscillation du pendule commence.

La jeunesse s抋ffranchit peu peu, elle jette les pr閖ug閟 par-dessus bord, la critique revient. La pens閑 se r関eille, chez quelques-uns d抋bord ; mais insensiblement le r関eil gagne le grand nombre. La pouss閑 se fait, la r関olution surgit.

Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. "Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? " se demande le cerveau qui s抋ffranchit des terreurs religieuses. "Pourquoi n抜mporte quelle morale serait-elle obligatoire ? ".

On cherche alors se rendre compte de ce sentiment moral que l抩n rencontre chaque pas, sans l抋voir encore expliqu, et que l抩n n抏xpliquera jamais tant qu抩n le croira un privil鑗e de la nature humaine, tant qu抩n ne descendra pas jusqu抋ux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant se l抏xpliquer selon la science du moment.

Et faut-il le dire ? plus on sape les bases de la morale 閠ablie, ou plut魌 de l抙ypocrisie qui en tient lieu plus le niveau moral se rel鑦e dans la soci閠. C抏st ces 閜oques surtout, pr閏is閙ent quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progr鑣 les plus rapides; c抏st alors qu抜l cro顃, s掗l鑦e, se raffine.

On l抋 vu au dix-huiti鑝e si鑓le. D鑣 1723, Mandeville, l抋uteur anonyme qui scandalisa l扐ngleterre par sa " Fable des Abeilles " et les commentaires qu抜l y ajouta, attaquait en face l抙ypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu抲n masque hypocrite ; comment les passions, que l抩n croit ma顃riser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d抋utant plus mauvaise, cause des restrictions m阭es de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles d間閚鑢ent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c抏st--dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l抩rigine des id閑s morales de l抙umanit par la flatterie int閞ess閑 des parents et des classes dirigeantes.

On conna顃 la critique vigoureuse des id閑s morales faites plus tard par les philosophes 閏ossais et les encyclop閐istes. On conna顃 les anarchistes de 1793 et l抩n sait chez qui l抩n trouve le plus haut d関eloppement du sentiment moral : chez les l間istes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l抩bligation et la sanction morale par l捠tre supr阭e, ou chez les ath閕stes h閎ertistes qui niaient, comme l抋 fait r閏emment Guyau, et l抩bligation et la sanction de la morale.

" Pourquoi serai-je moral ? " Voil donc la question que se pos鑢ent les rationalistes du douzi鑝e si鑓le, les philosophes du seizi鑝e si鑓le, les philosophes et les r関olutionnaires du dix-huiti鑝e si鑓le. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les mat閞ialistes allemands tels que Bochner, chez les nihilistes russes des ann閑s 1860-70, chez ce jeune fondateur de l掗thique anarchiste (la science de la morale des soci閠閟) Guyau mort malheureusement trop t魌 ; voil, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes fran鏰is.

Pourquoi, en effet ? Il y a trente ans, cette m阭e question passionna la jeunesse russe. " Je serai immoral ", venait dire un jeune nihiliste son ami, traduisant en un acte quelconque les pens閑s qui le tourmentaient. " Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? "

" Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n抏st qu抲ne collection de traditions babyloniennes et juda飍ues traditions collectionn閑s comme le furent les chants d扝om鑢e ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les l間endes mongoles ! Dois-je donc revenir l掗tat d抏sprit des peuples demi barbares de l扥rient ?

" Le serai-je parce que Kant me parle d抲n cat間orique imp閞atif, d抲n ordre myst閞ieux qui me vient du fond de moi-m阭e et qui m抩rdonne d掙tre moral ? Mais pourquoi ce " cat間orique imp閞atif " aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre imp閞atif qui, de temps en temps, me donnera l抩rdre de me saouler ? Un mot, rien qu抲n mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, invente pour couvrir notre ignorance!

" Ou bien serai-je moral pour faire plaisir Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tomb dans la rivi鑢e que si je le regarde se noyer ?

" Ou bien encore, parce que mon 閐ucation est telle ? parce que ma m鑢e m抋 enseigne la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m抋genouiller devant la peinture d抲n christ ou d抲ne madone, respecter le roi ou l抏mpereur, m抜ncliner devant le juge que je sais 阾re un coquin, seulement parce que ma m鑢e nos m鑢es nous tous tr鑣 bonnes, mais tr鑣 ignorantes, nous ont enseign un tas de b阾ises?

" Pr閖ug閟, comme tout le reste, je travaillerai m抏n d閒aire. S抜l me r閜ugne d掙tre immoral, je me forcerai de l掙tre, comme, adolescent, je me for鏰is ne pas craindre l抩bscurit, le cimeti鑢e, les fant鬽es et les morts, dont on m抋vait inspir la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploit閑 par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l抙ypocrisie que l抩n pr閠end nous imposer au nom d抲n mot, auquel on a donne le nom de moralit. "

Voil le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment o elle rompait avec les pr閖ug閟 du " vieux monde " et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plut魌 de la philosophie anarchiste : " Ne se courber devant aucune autorit, si respect閑 qu抏lle soit ; n抋ccepter aucun principe, tant qu抜l n抏st pas 閠abli par la raison."

Faut-il ajouter qu抋pr鑣 avoir jet au panier l抏nseignement moral de leurs p鑢es et br鹟 tous les syst鑝es de morale, la jeunesse nihiliste a d関elopp dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment sup閞ieures tout ce que leurs p鑢es avaient jamais pratiqu sous la tutelle de l'蓈angile, de la " conscience ", du " cat間orique imp閞atif ", ou de " l抜nt閞阾 bien compris " des utilitaires?

Mais avant de r閜ondre cette question : " Pourquoi serais-je moral ? ", voyons d抋bord si la question est bien pos閑 ; analysons les motifs des actes humains.

II

Lorsque nos a飁ux voulaient se rendre compte de ce qui pousse l抙omme agir d抲ne fa鏾n ou d抲ne autre, ils y arrivaient d抲ne fa鏾n bien simple. On peut voir jusqu掄 pr閟ent les images catholiques qui repr閟entent leur explication. Un homme marche travers champs et, sans s抏n douter le moins du monde, il porte le diable sur son 閜aule gauche et un ange sur son 閜aule droite. Le diable le pousse faire le mal, l抋nge cherche l抏n retenir. Et si l抋nge a eu le dessus, et l抙omme est rest vertueux, trois autres anges s抏mparent de lui et l抏mportent vers les cieux. Tout s抏xplique ainsi merveille.

Nos vieilles bonnes d抏nfants, bien renseign閑s sur ce chapitre, vous diront qu抜l ne faut jamais mettre un enfant au lit sans d閎outonner le col de sa chemise. Il faut laisser ouverte, la base du cou, une place bien chaude, o l抋nge gardien puisse se capitonner. Sans cela, le diable tourmenterait l抏nfant jusque dans son sommeil.

Ces conceptions na飗es s抏n vont. Mais si les vieux mots disparaissent, l抏ssence reste toujours la m阭e.

La gent 閐uqu閑 ne croit plus au diable ; mais comme ses id閑s ne sont pas plus rationnelles que celles de nos bonnes d抏nfants, elle d間uise le diable et l抋nge sous un verbiage scolastique, honore du nom de philosophie. Au lieu de " diable ", on dira aujourd抙ui " la chair, les passions". " L抋nge " sera remplac par les mots " conscience " ou " 鈓e ". " reflet de la pens閑 d抲n Dieu cr閍teur " ou du " grand architecte ", comme disent les francs-ma鏾ns. Mais les actes de l抙omme sont toujours repr閟ent閟 comme le r閟ultat d抲ne lutte entre deux 閘閙ents hostiles. Et toujours l抙omme est consid閞 d抋utant plus vertueux que l抲n de ces deux 閘閙ents l掆me ou la conscience aura remport plus de victoires sur l抋utre 閘閙ent la chair ou les passions.

On comprend facilement l掗tonnement de nos grands-p鑢es lorsque les philosophes anglais, et plus tard les encyclop閐istes, vinrent affirmer, contrairement ces conceptions primitives, que le diable et l抋nge n抩nt rien voir dans les actions humaines, mais que toutes les actions de l抙omme, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, d閞ivent d抲n seul motif : la recherche du plaisir.

Toute la confr閞ie religieuse et surtout la tribu nombreuse des pharisiens cri鑢ent l抜mmoralit. On couvrit les penseurs d抜nvectives, on les excommunia. Et lorsque plus tard, dans le courant de notre si鑓le, les m阭es id閑s furent reprises par Bentham, John Stuart Mill, Tchernychevsky, et tant d抋utres et que ces penseurs vinrent affirmer et prouver que l掗go飐me ou la recherche du plaisir est le vrai motif de toutes nos actions, les mal閐ictions redoubl鑢ent. On fit contre leurs livres la conspiration du silence, on en traita les auteurs d抜gnares.

Et cependant, que peut-il y avoir de plus vrai que cette affirmation ? Voil un homme qui enl鑦e le dernier morceau de pain l抏nfant. Tout. le monde s抋ccorde dire qu抜l est un affreux 間o飐te, qu抜l est guid exclusivement par l抋mour de soi-m阭e.

Mais voici un autre homme, que l抩n s抋ccorde reconna顃re vertueux. Il partage son dernier morceau de pain avec celui qui a faim. Il 魌e son v阾ement pour le donner celui qui a froid. Et les moralistes, parlant toujours le argon religieux, s抏mpressent de dire que cet homme pousse l抋mour du prochain jusqu掄 l抋bn間ation de soi-m阭e, qu抜l ob閕t une passion tout autre que celle de l掗go飐te.

Et cependant, en y r閒l閏hissant un peu, on d閏ouvre bien vite que, si diff閞entes que soient les deux actions comme r閟ultat pour l抙umanit, le mobile a toujours 閠 le m阭e. C抏st la recherche du plaisir.

Si l抙omme qui donne sa derni鑢e chemise n抷 trouvait pas du plaisir, il ne le ferait pas. S抜l trouvait plaisir enlever le pain l抏nfant, il le ferait ; mais cela le r閜ugne, il trouve plaisir donner son pain ; et il le donne.

S抜l n抷 avait pas inconv閚ient cr閑r la confusion, en employant des mots qui ont une signification 閠ablie pour leur donner un sens nouveau, on dirait que l抲n et l抋utre agissent sous l抜mpulsion de leur 間o飐me. D抋ucuns l抩nt dit r閑llement, afin de mieux faire ressortir la pens閑, de pr閏iser l抜d閑 en la pr閟entant sous une forme qui frappe l抜magination et de d閠ruire en m阭e temps la l間ende qui consiste dire que ces deux actes ont deux motifs diff閞ents ils ont le m阭e motif de rechercher le plaisir, ou bien d掗viter une peine, ce qui revient au m阭e.

Prenez le dernier des coquins : un Thiers, qui massacre trente-cinq mille Parisiens ; prenez l抋ssassin qui 間orge toute une famille pour se vautrer dans la d閎auche. Ils le font, parce que, en ce moment, le d閟ir de gloire, ou bien celui de l抋rgent priment chez eux tous les autres d閟irs : la piti, la compassion m阭e, sont 閠eintes en ce moment par cet autre d閟ir, cette autre soif. Ils agissent presque en automates, pour satisfaire un besoin de leur nature.

Ou bien, laissant de c魌 les fortes passions, prenez l抙omme petit, qui trompe ses amis, qui ment chaque pas, soit pour soutirer quelqu抲n la valeur d抲ne chose, soit par vantardise, soit par ruse. Prenez le bourgeois qui vole sou sou ses ouvriers pour acheter une parure sa femme ou sa ma顃resse. Prenez n抜mporte quel petit coquin. Celui-l encore ne fait qu抩b閕r un penchant ; il cherche la satisfaction d抲n besoin, il cherche 関iter ce qui, pour lui, serait une peine.

On a presque honte de comparer ce petit coquin quelqu抲n qui sacrifie toute son existence pour la lib閞ation des opprim閟, et monte l掗chafaud, comme une nihiliste russe, tant les r閟ultats de ces deux existences sont diff閞ents pour l抙umanit ; tant nous nous sentons attir閟 vers l抲n et repouss閟 par l抋utre.

Et cependant, si vous parliez ce martyr, la femme que l抩n va pendre, lors m阭e qu抏lle va monter l掗chafaud, elle vous dirait qu抏lle ne donnerait ni sa vie de b阾e traqu閑 par les chiens du tsar, ni sa mort, en 閏hange de la vie du petit coquin qui vit de sous vol閟 aux travailleurs. Dans son existence, dans la lutte contre les monstres puissants, elle trouve ses plus hautes jouissances. Tout le reste, en dehors de cette lutte, toutes les petites joies du bourgeois et ses petites mis鑢es lui semblent si mesquines, si ennuyeuses, si tristes ! " Vous ne vivez pas, vous v間閠ez, r閜ondrait-elle ; moi, j抋i v閏u ! "

Nous parlons 関idemment des actes r閒l閏his, conscients de l抙omme, en nous r閟ervant de parler plus tard de cette immense s閞ie d抋ctes inconscients, presque machinaux, lui remplissent une part si immense de notre vie. Eh bien ! dans ses actes conscients ou r閒l閏his, l抙omme recherche toujours ce qui lui fait plaisir.

Un tel se saoule et se r閐uit chaque jour l掗tat de brute, parce qu抜l cherche dans le vin l抏xcitation nerveuse qu抜l ne trouve pas dans son syst鑝e nerveux. Tel autre ne se saoule pas, il renonce au vin, lors m阭e qu抜l y trouve plaisir, pour conserver la fra頲heur de la pens閑 et la pl閚itude de ses forces, afin de pouvoir go鹴er d抋utres plaisirs qu抜l pr閒鑢e ceux du vin. Mais, que fait-il, si on agit comme le gourmet qui, apr鑣 avoir parcouru le menu d抲n grand d頽er, renonce un plat qu抜l aime cependant, pour se gorger d抲n autre plat qu抜l lui pr閒鑢e ?

Quoi qu抜l fasse, l抙omme recherche toujours un plaisir, ou bien il 関ite une peine.

Lorsqu抲ne femme se prive du dernier morceau de pain pour le donner au premier venu, lorsqu抏lle 魌e sa derni鑢e loque pour en couvrir une autre femme qui a froid, et grelotte elle-m阭e sur le pont du navire, elle le fait parce qu抏lle souffrirait infiniment plus de voir un homme qui a faim ou une femme qui a froid, que de grelotter elle- m阭e ou de souffrir elle-m阭e de faim. Elle 関ite une peine, dont ceux-l seuls qui l抩nt sentie eux-m阭es peuvent appr閏ier l抜ntensit.

Quand cet Australien, cit par Guyau, d閜閞it l抜d閑 qu抜l n抋 pas encore veng la mort de son parent ; quand il s掗tiole, rong par la conscience de sa l鈉het, et ne revient la vie qu抋pr鑣 avoir accompli l抋cte de vengeance, il fait un acte, parfois h閞o飍ue, pour se d閎arrasser d抲n sentiment qui l抩bs鑔e, pour reconqu閞ir la paix int閞ieure qui est le supr阭e plaisir.

Quand une troupe de singes a vu l抲n des siens tomber sous la balle du chasseur, et vient assi間er sa tente pour lui r閏lamer le cadavre, malgr les menaces du fusil, 1orsque enfin le vieux de la bande entre carr閙ent, menace d抋bord le chasseur, le supplie ensuite et le force enfin par ses lamentations lui restituer le cadavre, et que la troupe l抏mporte avec g閙issements dans la for阾, les singes ob閕ssent un sentiment de condol閍nces plus fort que toutes les consid閞ations de s閏urit personnelle. Ce sentiment prime en eux tous les autres. La vie m阭e perd pour eux ses attraits, tant qu抜ls ne se sont pas assur閟 qu抜ls ne peuvent plus ramener leur camarade la vie. Ce sentiment devient si oppressif que les pauvres b阾es risquent tout pour s抏n d閎arrasser.

Lorsque les fourmis se jettent par milliers dans les flammes d抲ne fourmili鑢e que cette b阾e m閏hante l抙omme a allum閑, et p閞issent par centaines pour sauver leurs larves, Elles ob閕ssent encore un besoin, celui de sauver leur prog閚iture. Elles risquent tout pour avoir le plaisir d抏mporter ces larves qu抏lles ont 閘ev閑s avec plus de soins que mainte bourgeoise n抋 閘ev ses enfants.

Enfin, lorsqu抲n infusoire 関ite un rayon trop fort de chaleur, et va rechercher un rayon ti鑔e, ou lorsqu抲ne plante tourne ses fleurs vers le soleil, ou referme ses feuilles l抋pproche de la nuit ces 阾res ob閕ssent encore au besoin d掗viter la peine et de rechercher le plaisir tout comme la fourmi, le singe, l扐ustralien, le martyr chr閠ien ou le martyr anarchiste.

Rechercher le plaisir, 関iter la peine, c抏st le fait g閚閞al (d抋utres diraient la loi) du monde organique. C抏st l抏ssence m阭e de la vie.

Sans cette recherche de l抋gr閍ble, la vie m阭e serait impossible, l抩rganisme se d閟agr間erait, la vie cesserait.

Ainsi, quelle que soit l抋ction de l抙omme, quelle que soit sa ligne de conduite, il le fait toujours pour ob閕r un besoin de sa nature. L抋cte le plus r閜ugnant, comme l抋cte indiff閞ent ou le plus attrayant, sont tous 間alement dict閟 par un besoin de l抜ndividu. En agissant d抲ne mani鑢e ou d抲ne autre, l抜ndividu agit ainsi parce qu抜l y trouve un plaisir, parce qu抜l 関ite de cette mani鑢e ou croit 関iter une peine.

Voil un fait parfaitement 閠abli ; voil l抏ssence de ce que l抩n a appel la th閛rie de l'間o飐me.

Eh bien, sommes-nous plus avanc閟 apr鑣 阾re arrives cette conclusion g閚閞ale ?

Oui, certes, nous le sommes. Nous avons conquis une v閞it et d閠ruit un pr閖ug qui est la racine de tous les pr閖ug閟. Toute la philosophie mat閞ialiste, dans ses rapports avec l抙omme, est dans cette conclusion. Mais, s抏nsuit-il que tous les actes de l抜ndividu soient indiff閞ents, ainsi qu抩n s抏st empress d抏n conclure? C抏st ce que nous allons voir.

III

Nous avons vu que les actions de l抙omme, r閒l閏hies ou conscientes, plus tard nous parlerons des habitudes inconscientes ont toutes la m阭e origine. Celles que l抩n appelle vertueuses et celles que l抩n d閚omme vicieuses, les grands d関ouements comme les petites escroqueries, les actes attrayants aussi bien que les actes r閜ulsifs d閞ivent tous de la m阭e source. Tous sont faits pour r閜ondre un besoin de la nature de l抜ndividu. Tous ont pour but la recherche du plaisir, le d閟ir d掗viter une peine.

Nous l抋vons vu dans le chapitre pr閏閐ent qui n抏st qu抲n r閟um tr鑣 succinct d抲ne masse de faits qui pourraient 阾re cit閟 l抋ppui.

On comprend que cette explication fasse pousser des cris ceux qui sont encore imbus de principes religieux. Elle ne laisse pas de place au surnaturel ; elle abandonne l抜d閑 de l掆me immortelle. Si l抙omme n抋git toujours qu抏n ob閕ssant aux besoins de sa nature, s抜l n抏st, pour ainsi dire, qu抲n "automate conscient ", que devient l掆me immortelle ? Que devient l抜mmortalit, ? ce dernier refuge de ceux qui n抩nt connu que peu de plaisirs et trop de souffrances et qui r陃ent de trouver une compensation dans l抋utre monde ?

On comprend que, grandis dans les pr閖ug閟, peu confiants dans la science qui les a si souvent tromp閟, guid閟 par le sentiment plut魌 que par la pens閑, ils repoussent une explication qui leur 魌e le dernier espoir.

Mais que dire de ces r関olutionnaires qui, depuis le si鑓le pass jusqu掄 nos jours, chaque fois qu抜ls entendent pour la premi鑢e fois une explication naturelle des actions humaines (la th閛rie de l掗go飐me si l抩n veut) s抏mpressent d抏n tirer la m阭e conclusion que le jeune nihiliste dont nous parlions au d閎ut et qui s抏mpressent de crier : " A bas la morale ! "

Que dire de ceux qui apr鑣 s掙tre persuad閟 que l抙omme n抋git d抲ne mani鑢e ou d抲ne autre que pour r閜ondre un besoin de sa nature, s抏mpressent d抏n conclure que tous les actes sont indiff閞ents ; qu抜l n抷 a plus ni bien, ni mal ; que sauver, au risque de sa vie, un homme qui se noie, ou le noyer pour s抏mparer de sa montre, sont deux actes qui se valent ; que le martyr mourant sur l掗chafaud pour avoir travaille affranchir l'humanit, et le petit coquin volant ses camarades, se valent l抲n et l抋utre puisque tous les deux cherchent se procurer un plaisir?

Si encore ils ajoutaient qu抜l ne doit y avoir ni bonne ni mauvaise odeur ; ni parfum de la rose ni puanteur de lassa foetida, parce que l抲n et l抋utre ne sont que des vibrations de mol閏ules ; qu抜l n抷 a ni bon ni mauvais go鹴 parce que l抋mertume de la quinine et la douceur d抲ne goyave ne sont encore que des vibrations mol閏ulaires ; qu抜l n抷 a ni beaut, ni laideur physiques, ni intelligences, ni imb閏illit, parce que beaut et laideur, intelligence ou imb閏illit ne sont encore que des r閟ultats de vibrations chimiques et physiques s抩p閞ant dans les cellules de l抩rganisme ; s抜ls ajoutaient cela, on pourrait encore dire qu抜ls radotent, mais qu抜ls ont, au moins, la logique du fou.

Mais puisqu抜ls ne le disent pas, que pouvons-nous en conclure ?

Notre r閜onse est simple. Mandeville qui raisonnait de cette fa鏾n en 1723 dans la "Fable des Abeilles", le nihiliste russe des ann閑s 1868-70, tel anarchiste parisien de nos jours raisonnent ainsi parce que, sans s抏n rendre compte, ils restent toujours embourb閟 dans les pr閖uges de leur 閐ucation chr閠ienne. Si ath閕stes, si mat閞ialistes ou si anarchistes qu抜ls se croient, ils raisonnent exactement comme raisonnaient les p鑢es de l'蒰lise ou les fondateurs du bouddhisme.

Ces bons vieux nous disaient en effet : " L抋cte sera bon s抜l repr閟ente une victoire de l掆me sur la chair ; il sera mauvais si c抏st la chair qui a pris le dessus sur l掆me ; il sera indiff閞ent si ce n抏st ni l抲n ni l抋utre. Il n抷 a que cela pour juger si l抋cte est bon ou mauvais. "

Les p鑢es de l'蒰lise disaient : " Voyez les b阾es ; elles n抩nt pas d掆me immortelle : leurs actes sont simplement faits pour r閜ondre un des besoins de la nature ; c抏st pourquoi il ne peut y avoir chez les b阾es ni bons ni mauvais actes ; tous sont indiff閞ents ; et c抏st pourquoi il n抷 aura pour les b阾es ni paradis ni enfer ? ni r閏ompense ni ch鈚iment " et nos jeunes amis de reprendre le refrain de Saint-Augustin et de Saint-莂kyamouni et de dire : " L抙omme n抏st qu抲ne b阾e, ses actes sont simplement faits pour r閜ondre un besoin de sa nature ; c抏st pourquoi il ne peut y avoir pour l抙omme ni bons ni mauvais actes. Ils sont tous indiff閞ents. "

C抏st toujours cette maudite id閑 de punition et de ch鈚iment qui se met en travers de la raison ; c抏st toujours cet h閞itage absurde de l抏nseignement religieux professant qu抲n acte est bon s抜l vient d抲ne inspiration surnaturelle et indiff閞ent si l抩rigine surnaturelle lui manque. C抏st encore et toujours chez ceux m阭es qui en rient le plus fort, l抜d閑 de l抋nge sur l掗paule droite et du diable sur l掗paule gauche. " Chassez le diable et l抋nge et je ne saurai plus vous dire si tel acte est bon ou mauvais, car je ne connais pas d抋utre raison pour le juger. "

Le cur est toujours l avec son diable et son ange et tout le vernis mat閞ialiste ne suffit pas pour le cacher. Et, ce qui est pire encore, la juge, avec ses distribution de fouet aux uns et ses r閏ompenses civiques pour les autres, est toujours l, et les principes m阭es de l抋narchie ne suffisent pas pour d閞aciner l抜d閑 de punition et de r閏ompense.

Eh bien, nous ne voulons ni du cur ni du juge. Et nous disons simplement : " Lassa foetida pue, le serpent me mord, le menteur me trompe La plante, le reptile et l抙omme, tous trois, ob閕ssent un besoin de la nature. Soit ! Eh bien, moi, j抩b閕s aussi un besoin de ma nature en ha飐sant la plante qui pue, la b阾e qui tue par son venin et l抙omme qui est encore plus venimeux que la b阾e. Et j抋girai en cons閝uence, sans m抋dresser pour cela ni au diable, que je ne connais d抋illeurs pas, ni au juge que je d閠este bien plus encore que le serpent. Moi, et tous ceux qui partagent mes antipathies, nous ob閕ssons aussi un besoin de notre nature. Et nous verrons lequel des deux a pour lui la raison et, partant, la force. "

C抏st ce que nous allons voir, et par cela m阭e nous verrons que si les Saint Augustin n抋vaient pas d抋utre base pour distinguer entre le bien et mal, le monde animal en a une autre bien plus efficace. Le monde animal en g閚閞al, depuis l抜nsecte jusqu掄 l抙omme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie. Et s抜l en est ainsi, la cause en est encore dans les besoins de leur nature : dans la pr閟ervation de la race et, partant, dans la plus grande somme possible de bonheur pour chaque individu.

IV

Pour distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal, les th閛logiens mosa飍ues, bouddhistes, chr閠iens et musulmans avaient recours l抜nspiration divine. Ils voyaient que l抙omme, qu抜l soit sauvage ou civilis, illettr ou savant, pervers ou bon et honn阾e, sait toujours s抜l agit bien ou s抜l agit mal, et le sait surtout quand il agit mal ; mais, ne trouvant pas d抏xplication ce fait g閚閞al, ils y ont vu une inspiration divine. Les philosophes m閠aphysiciens nous ont parl leur tour de conscience, d抜mp閞atif mystique, ce qui d抋illeurs n掗tait qu抲n changement de mots.

Mais, ni les uns ni les autres n抩nt su constater ce fait si simple et si frappant que les animaux vivant en soci閠 savent aussi distinguer entre le bien et le mal, tout fait comme l抙omme. Et, ce qui est plus que leurs conceptions sur le bien et le mal sont absolument du m阭e genre que celles de l抙omme. Chez les repr閟entants les mieux d関elopp閟 de chaque classe s閜ar閑 poissons, insectes, oiseaux, mammif鑢es elles sont m阭e identiques.

Les penseurs du dix-huiti鑝e si鑓le l抋vaient bien remarqu, mais on l抋 oubli depuis, et c抏st nous qu抜l revient maintenant de faire ressortir toute l抜mportance de ce fait.

Forel, cet observateur inimitable des fourmis, a d閙ontr par une masse d抩bservations et de faits, que lorsqu抲ne fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d抋utres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent imm閐iatement manger. Et parmi ces petits insectes, c抏st un devoir pour la fourmi rassasi閑 de d間orger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s抏n rassasier leur tour. Demandez aux fourmis s抜l serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis de la m阭e fourmili鑢e quand on a eu sa part ? Elles vous r閜ondront par des actes qu抜l est impossible de ne pas comprendre, que ce serait tr鑣 mal. Une fourmi aussi 間o飐te serait trait閑 plus durement que des ennemis d抲ne autre esp鑓e. Si cela arrivait pendant un combat entre deux esp鑓es diff閞entes, on abandonnerait la lutte pour s抋charner contre cette 間o飐te. Ce fait est d閙ontr par des exp閞iences qui ne laissent aucun doute.

Ou bien, demandez aux moineaux qui habitent votre jardin s抜l est bien de ne pas avertir toute la petite soci閠 que vous avez jet quelques miettes de pain dans le jardin, afin que tous puissent participer au repas. Demandez-leur si tel friquet a bien agi en volant au nid de son voisin les brins de paille que celui-ci avait ramass閟 et que le pillard ne veut pas se donner la peine de ramasser lui-m阭e. Et les moineaux vous r閜ondront que c抏st tr鑣 mal, en se jetant tous sur le voleur et en le poursuivant coups de bec.

Demandez encore aux marmottes si c抏st bien de refuser l抋cc鑣 de son magasin souterrain aux autres marmottes de la m阭e colonie, et elles vous r閜ondront que c抏st tr鑣 mal, en faisant toute sorte de chicanes l抋vare.

Demandez enfin l抙omme primitif, au Tchoukche, par exemple, si c抏st bien de prendre manger dans la tente d抲n des membres de la tribu en son absence. Et il vous r閜ondra que si l抙omme pouvait lui-m阭e se procurer sa nourriture, c抏鹴 閠 tr鑣 mal. Mais s抜l 閠ait fatigu ou dans le besoin, il devait prendre la nourriture l o il la trouvait ; mais que, dans ce cas, il e鹴 bien fait de laisser son bonnet ou son couteau, ou bien m阭e un bout de ficelle avec un n渦d, afin que le chasseur absent puisse savoir en rentrant qu抜l a eu la visite d抲n ami et non d抲n maraudeur. Cette pr閏aution lui e鹴 関it les soucis que lui donnerait la pr閟ence possible d抲n maraudeur aux environs de sa tente.

Des milliers de faits semblables pourraient 阾re cites ; des livres entiers pourraient 阾re 閏rits pour montrer combien les conceptions du bien et du mal sont identiques chez l抙omme et chez les animaux.

La fourmi, l抩iseau, la marmotte et le Tchouktche sauvage n抩nt lu ni Kant ni les Saints P鑢es, ni m阭e Mo飐e. Et cependant, tous ont la m阭e id閑 du bien et du mal. Et si vous r閒l閏hissez un moment sur ce qu抜l y a au fond de cette id閑, vous verrez sur-le-champ que ce qui est r閜ut bon chez les fourmis, les marmottes et les moralistes chr閠iens ou ath閑s, c抏st ce qui est utile pour la pr閟ervation de la race et ce qui est r閜ut mauvais, c抏st ce qui lui est nuisible. Non pas pour l抜ndividu, comme disaient Bentham et Mill, mais bel et bien pour la race enti鑢e.

L抜d閑 du bien et du mal n抋 ainsi rien voir avec la religion ou la conscience myst閞ieuse ; c抏st un besoin naturel des races animales, et quand les fondateurs des religions, les philosophes et les moralistes nous parlent d抏ntit閟 divines ou m閠aphysiques, ils ne font que ressasser ce que chaque fourmi, chaque moineau pratiquent dans leurs petites soci閠閟.

Est-ce utile la soci閠 ? Alors c抏st bon. Est-ce nuisible ? Alors c抏st mauvais.

Cette id閑 peut 阾re tr鑣 r閠r閏ie chez les animaux inf閞ieurs, ou bien elle s掗largit chez les animaux les plus avanc閟, mais son essence reste toujours la m阭e.

Chez les fourmis, elle ne sort pas de la fourmili鑢e. Toutes les coutumes sociables, toutes les r鑗les de biens閍nce ne sont applicables qu抋ux individus de la m阭e fourmili鑢e. Il faut d間orger la nourriture aux membres de la fourmili鑢e jamais aux autres. Une fourmili鑢e ne fera pas une seule famille avec une autre fourmili鑢e, moins de circonstances exceptionnelles, telle que la d閠resse commune toutes les deux. De m阭e les moineaux du Luxembourg, tout en se supportant mutuellement d抲ne mani鑢e frappante, feront une guerre acharn閑 un moineau du square Monge qui oserait s抋venturer au Luxembourg. Et la Tchouktche consid閞era un Tchouktche d抲ne autre tribu comme un personnage auquel les usages de la tribu ne s抋ppliquent pas. Il est m阭e permis de lui vendre (vendre, c抏st toujours plus ou moins voler l抋cheteur : sur les deux, il y en a toujours un de dupe), tandis que ce serait un crime de vendre aux membres de sa tribu : ceux-ci on donne sans jamais compter. Et l抙omme civilis, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d'渋l, entre lui et le dernier des Papouas, 閠endra ses principes de solidarit sur toute l抏sp鑓e humaine et m阭e sur les animaux. L抜d閑 s'閘argit, mais le fond reste toujours le m阭e.

D抋utre part, la conception du bien et du mal varie selon le degr d抜ntelligence ou de connaissance acquises. Elle n抋 rien d抜mmuable.

L抙omme primitif pouvait trouver tr鑣 bon, c抏st--dire tr鑣 utile la race, de manger ses vieux parents quand ils devenaient une charge (tr鑣 lourde au fond) pour la communaut. Il pouvait aussi trouver bon c抏st--dire toujours utile pour la communaut de tuer ses enfants nouveau-n閟 et de n抏n garder que deux ou trois par famille afin que la m鑢e p鹴 les allaiter jusqu掄 l掆ge de trois ans et leur prodiguer sa tendresse.

Aujourd抙ui, les id閑s ont chang ; mais les moyens de subsistance ne sont plus ce qu抜ls 閠aient dans l掆ge de pierre. L抙omme civilis n抏st pas dans la position de la famille sauvage qui avait choisir entre deux maux : ou bien manger les vieux parents, ou bien se nourrir tous insuffisamment et bient魌 se trouver r閐uits ne plus pouvoir nourrir ni les vieux parents ni la jeune famille. Il faut bien se transporter dans ces 鈍es que nous pouvons peine 関oquer dans notre esprit, pour comprendre que, dans les circonstances d抋lors, l抙omme demi-sauvage pouvait raisonner assez juste.

Les raisonnements peuvent changer. L抋ppr閏iation de ce qui est utile ou nuisible la race change, mais le fond reste immuable. Et si l抩n voulait mettre toute cette philosophie du r鑗ne animal en une seule phrase, on verrait que fourmis, oiseaux, marmottes et hommes sont d抋ccord sur un point.

Les chr閠iens disaient : " Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu抩n te fasse toi ". Et ils ajoutaient: " Sinon, tu seras exp閐i dans l抏nfer !"

La moralit qui se d間age de l抩bservation de tout l抏nsemble du r鑗ne animal, sup閞ieure de beaucoup la pr閏閐ente, peut se r閟umer ainsi : " Fais aux autres ce que tu voudrais qu抜ls te fassent dans les m阭es circonstances. "

Et elle ajoute :

" Remarque bien que ce n抏st qu抲n conseil ; mais ce conseil est le fruit d抲ne longue exp閞ience de la vie des animaux en soci閠閟 et chez l抜mmense masse des animaux vivant en soci閠閟, l抙omme y compris, agir selon ce principe a pass l掗tat d抙abitude. Sans cela, d抋illeurs, aucune soci閠 ne pourrait exister, aucune race ne pourrait vaincre les obstacles naturels contre lesquels elle a lutter. "

Ce principe si simple est-il bien ce qui se d間age de l抩bservation des animaux sociables et des soci閠閟 humaines ? Est-il applicable ? Et comment ce principe passe-t-il l掗tat d抙abitude et se d関eloppe toujours? C抏st ce que nous allons voir maintenant.

V

L'id閑 du bien et du mal existe dans l'humanit. L抙omme, quelque degr de d関eloppement intellectuel qu抜l ait atteint, quelque obscurcies que soient ses id閑s par les pr閖ug閟 et l'int閞阾 personnel, consid鑢e g閚閞alement comme bon ce qui est utile la soci閠 dans laquelle il vit, et comme mauvais ce qui lui est nuisible.

Mais d抩 vient cette conception, tr鑣 souvent si vague qu掄 peine pourrait-on la distinguer d抲n sentiment ? Voil des millions et des millions d掙tres humains qui jamais n抩nt r閒l閏hi l抏sp鑓e humaine. Ils n抏n connaissent, pour la plupart, que le clan o la famille, rarement la nation et encore plus rarement l抙umanit comment se peut-il qu抜ls puissent consid閞er comme bon ce qui est utile l抏sp鑓e humaine, ou m阭e arriver un sentiment de solidarit avec leur clan, malgr leurs instincts 閠roitement 間o飐tes ?

Ce fait a beaucoup occup les penseurs de tout temps. Il continue de les occuper et il ne se passe pas d抋nn閑 que des livres ne soient 閏rits sur ce sujet. A notre tour, nous allons donner notre vue des choses ; mais relevons en passant que si l抏xplication du fait peut varier, le fait lui-m阭e n抏n reste pas moins incontestable ; et lors m阭e que notre explication ne serait pas encore la vraie, ou qu抏lle ne serait pas compl鑤e, le fait, avec ses cons閝uences pour l抙omme, resterait toujours. Nous pouvons ne pas nous expliquer enti鑢ement l抩rigine des plan鑤es qui roulent autour du soleil, les plan鑤es roulent n閍nmoins, et l抲ne nous emporte avec elle dans l抏space.

Nous avons d閖 parl de l抏xplication religieuse. Si l抙omme distingue entre le bien et le mal, disent les hommes religieux, c抏st que Dieu lui a inspir cette id閑. Utile ou nuisible, il n抋 pas discuter : il n抋 qu掄 ob閕r l抜d閑 de son cr閍teur. Ne nous arr阾ons pas cette explication fruit des terreurs et de l抜gnorance du sauvage. Passons.

D抋utres (comme Hobbes) ont cherch l抏xpliquer par la loi. Ce serait la loi qui aurait d関elopp chez l抙omme le sentiment du juste et de l抜njuste, du bien et du mal. Nos lecteurs appr閏ieront eux-m阭es cette explication. Ils savent que la loi a simplement utilis les sentiments sociaux de l抙omme pour lui glisser, avec des pr閏eptes de morale qu抜l accepterait, des ordres utiles la minorit des exploiteurs, contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le d関elopper. Donc, passons encore.

Ne nous arr阾ons pas non plus l抏xplication des utilitaires. Ils veulent que l抙omme agisse moralement par int閞阾 personnel, et ils oublient ses sentiments de solidarit avec la race enti鑢e, qui existent, quelle que soit leur origine. Il y a d閖 un peu de vrai dans leur explication. Mais ce n抏st pas encore la v閞it enti鑢e. Aussi, allons plus loin.

C抏st encore, et toujours, aux penseurs du dix-huiti鑝e si鑓le qu抜l appartient d抋voir devin, en partie du moins, l抩rigine du sentiment moral.

Dans un livre superbe, autour duquel la pr阾aille a fait le silence et qui est en effet peu connu de la plupart des penseurs, m阭e antireligieux, Adam Smith a mis le doigt sur la vraie origine du sentiment moral. Il ne va pas le chercher dans des sentiments religieux ou mystiques, il le trouve dans le simple sentiment de sympathie.

Vous voyez qu抲n homme bat un enfant. Vous savez que l抏nfant battu souffre. Votre imagination vous fait ressentir vous-m阭e le mal qu抩n lui inflige ou bien, ses pleurs, sa petite face souffrante vous le disent. Et si vous n掙tes pas un l鈉he, vous vous jetez sur l抙omme qui bat l抏nfant, vous arrachez celui-ci la brute.

Cet exemple, lui seul, explique presque tous les sentiments moraux. Plus votre imagination est puissante, mieux vous pourrez vous imaginer ce que sent un 阾re que l抩n fait souffrir, et plus intense, plus d閘icat sera votre sentiment moral. Plus vous 阾es entra頽 vous substituer cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu抩n lui fait, l抜njure qui lui a 閠 adress閑, l抜njustice dont il a 閠 victime et plus vous serez pouss agir pour emp阠her le mal, l抜njure ou l抜njustice. Et plus vous serez habitu, par les circonstances, par ceux qui vous entourent, ou par l抜ntensit de votre propre pens閑 et de votre propre imagination agir dans le sens o votre pens閑 et votre imagination vous poussent plus ce sentiment moral grandira en vous, plus il deviendra habitude.

C抏st l ce qu扐dam Smith d関eloppe avec un luxe d抏xemples. Il 閠ait jeune lorsqu抜l 閏rivit ce livre infiniment sup閞ieur son oeuvre s閚ile, " L'蒫onomie Politique ". Libre de tout pr閖ug religieux, il chercha l抏xplication morale dans un fait physique de la nature humaine, et c抏st pourquoi pendant un si鑓le la pr阾aille en soutane ou sans soutane a fait silence autour de ce livre.

La seule faute d扐dam Smith est de n抋voir pas compris que ce m阭e sentiment de sympathie, passe l掗tat d抙abitude, existe chez les animaux tout aussi bien que chez l抙omme.

N抏n d閜laise aux vulgarisateurs de Darwin, ignorant chez lui tout ce qu抜l n抋vait pas emprunt Malthus, le sentiment de solidarit est le trait pr閐ominant de la vie de tous les animaux qui vivent en soci閠閟. L抋igle d関ore le moineau, le loup d関ore les marmottes, mais les aigles et les loups s抋ident entre eux pour chasser, et les moineaux et les marmottes se solidarisent si bien contre les animaux de proie que les maladroits seuls se laissent pincer. En toute soci閠 animale, la solidarit est une loi (un fait g閚閞al) de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l抏xistence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.

Quand nous 閠udions le monde animal et que nous cherchons nous rendre compte de la lutte pour l抏xistence soutenue par chaque 阾re vivant contre les circonstances adverses et contre ses ennemis, nous constatons que plus le principe de solidarit 間alitaire est d関eloppe dans une soci閠 animale et pass l'閠at d抙abitude, plus elle a de chances de survivre et de sortir triomphante de la lutte contre les intemp閞ies et contre ses ennemis. Mieux, chaque membre de la soci閠 sent sa solidarit avec chaque autre membre de la soci閠 mieux se d関eloppent, en eux tous, ces deux qualit閟 qui sont les facteurs principaux de la victoire et de tout progr鑣 le courage d抲ne part, et d抋utre part la libre initiative de l抜ndividu. Et plus, au contraire, telle soci閠 animale ou tel petit groupe d抋nimaux perd ce sentiment de solidarit (ce qui arrive la suite d抲ne mis鑢e exceptionnelle, ou bien la suite d抲ne abondance exceptionnelle de nourriture), plus les deux autres facteurs du progr鑣 le courage et l抜nitiative individuelle diminuent : ils finissent par dispara顃re, et la soci閠, tomb閑 en d閏adence, succombe devant ses ennemis. Sans confiance mutuelle, point de lutte possible ; point de courage, point d抜nitiative, point de solidarit et point de victoire ! C'est la d閒aite assur閑.

Nous reviendrons un jour sur ce sujet et nous pourrons d閙ontrer avec luxe de preuves comment, dans le monde animal et humain, la loi de l抋ppui mutuel est la loi du progr鑣, et comment l抋ppui mutuel, ainsi que le courage et l抜nitiative individuelle qui en d閏oulent, assurent la victoire l抏sp鑓e qui sait mieux les pratiquer. Pour le moment, il nous suffira de constater ce fait. Le lecteur comprendra lui-m阭e toute son importance pour la question qui nous occupe.

Que l抩n s抜magine maintenant ce sentiment de solidarit agissant travers les millions d掆ges qui se sont succ閐 depuis que les premi鑢es 閎auches d抋nimaux ont apparu sur le globe. Que l抩n s抜magine comment ce sentiment peu peu devenait habitude et se transmettait par l'h閞閐it, depuis l抩rganisme microscopique le plus simple jusqu掄 ses descendants, les insectes, les reptiles, les mammif鑢es et l抙omme, et l抩n comprendra l抩rigine du sentiment moral qui est une n閏essit pour l抋nimal, tout comme la nourriture ou l抩rgane destin la dig閞er.

Voil, sans remonter encore plus haut (car ici il nous faudrait parler des animaux compliqu閟, issus de colonies de petits 阾res extr阭ement simples), l抩rigine du sentiment moral. Nous avons d 阾re extr阭ement court pour faire rentrer cette grande question dans l抏space de quelques petites pages, mais cela suffit d閖 pour voir qu抜l n抷 a l rien de mystique ni de sentimental. Sans cette solidarit de l抜ndividu avec l抏sp鑓e, le r鑗ne animal ne se serait jamais d関elopp ni perfectionn. L掙tre le plus avanc sur la terre serait encore un de ces petits grumeaux qui nagent dans les eaux et qui s抋per鏾ivent peine au microscope. Existerait-il m阭e, car les premi鑢es agr間ations de cellules ne sont-elles pas d閖 un fait d抋ssociation dans la lutte ?

VI

Ainsi nous voyons qu抏n observant les soci閠閟 animales non pas en bourgeois int閞ess, mais en simple observateur intelligent on arrive constater que ce principe : " Traite les autres comme tu aimerais 阾re trait par eux dans des circonstances analogues " se retrouve partout o il y a soci閠.

Et quand on 閠udie de plus pr鑣 le d関eloppement ou l掗volution du monde animal, on d閏ouvre (avec le zoologiste Kessler et l掗conomiste Tchernychevsky) que ce principe, traduit par un seul mot : Solidarit, a eu, dans le d関eloppement du r鑗ne animal, une part infiniment plus grande que toutes les adaptations pouvant r閟ulter d抲ne lutte entre individus pour l抋cquisition d抋vantages personnels.

Il est 関ident que la pratique de la solidarit se rencontre encore plus dans les soci閠閟 humaines. D閖 les soci閠閟 de singes, les plus 閘ev閑s dans l掗chelle animale, nous offrent une pratique de la solidarit des plus frappantes. L抙omme fait encore un pas dans cette voie, et cela seul lui permet de pr閟erver sa race ch閠ive au milieu des obstacles que lui oppose la nature et de d関elopper son intelligence.

Quand on 閠udie les soci閠閟 de primitifs, rest閟 jusqu掄 pr閟ent au niveau de l掆ge de pierre, on voit dans leurs petites communaut閟 la solidarit pratiqu閑 au plus haut degr envers tous les membres de la communaut.

Voil pourquoi ce sentiment, cette pratique de solidarit, ne cessent jamais, pas m阭e aux 閜oques les plus mauvaises de l抙istoire. Lors m阭e que des circonstances temporaires de domination, de servitude, d抏xploitation font m閏onna顃re ce principe, il reste toujours dans la pens閑 du grand nombre, si bien qu抜l am鑞e une pouss閑 contre les mauvaises institutions, une r関olution. Cela se comprend : sans cela, la soci閠 devrait p閞ir.

Pour l抜mmense majorit des animaux et des hommes, ce sentiment reste, et doit rester l掗tat d抙abitude acquise, de principe toujours pr閟ent l抏sprit, alors m阭e qu抩n le m閏onnaisse souvent dans les actes.

C抏st toute l掗volution du r鑗ne animal qui parle en nous. Et elle est longue, tr鑣 longue : elle compte des centaines de millions d'ann閑s.

Lors m阭e que nous voudrions nous en d閎arrasser, nous ne le pourrions pas. Il serait plus facile l抙omme de s抙abituer marcher sur ses quatre pattes que de se d閎arrasser du sentiment moral. Il est ant閞ieur, dans l'関olution animale, la posture droite de l抙omme.

Le sens moral est en nous une facult naturelle, tout comme le sens de l抩dorat et le sens du toucher.

Quant la Loi et la Religion qui, elles aussi, ont pr阠h ce principe, nous savons qu抏lles l抩nt simplement escamot pour en couvrir leur marchandise leurs prescriptions l抋vantage du conqu閞ant, de l抏xploiteur et du pr阾re. Sans ce principe de solidarit dont la justesse est g閚閞alement reconnue, comment auraient-elles eu la prise sur les esprits ?

Elles s抏n couvraient l抲ne et l抋utre, tout comme l抋utorit qui, elle aussi, r閡ssit s抜mposer en se posant pour protectrice des faibles contre les forts.

En jetant par-dessus bord la Loi, la Religion et l扐utorit, l抙umanit reprend possession du principe moral qu抏lle s抏st laiss enlever, afin de soumettre la critique et de le purger des adult閞ations dont le pr阾re, le juge et le gouvernement l抋vaient empoisonn et l抏mpoisonnent encore.

Mais nier le principe moral parce que l'蒰lise et la Loi l抩nt exploit, serait aussi peu raisonnable que de d閏larer qu抩n ne se lavera jamais, qu抩n mangera du porc infest de trichines et qu抩n ne voudra pas de la possession communale du sol, parce que le Coran prescrit de se laver chaque jour, parce que l'hygi閚iste Mo飐e d閒endait aux H閎reux de manger le porc, ou parce que le Chariat (le suppl閙ent du Coran) veut que toute terre rest閑 inculte pendant trois ans retourne la Communaut.

D抋illeurs, ce principe de traiter les autres comme on veut 阾re trait soi-m阭e, qu抏st-il, sinon le principe m阭e de l'蒰alit, le principe fondamental de l扐narchie ? Et comment peut-on seulement arriver se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?

Nous ne voulons pas 阾re gouvern閟. Mais, par cela m阭e, ne d閏larons-nous pas que nous ne voulons gouverner personne ? Nous ne voulons pas 阾re tromp閟, nous voulons qu抩n nous dise toujours rien que la v閞it. Mais, par cela m阭e, ne d閏larons-nous pas que nous nous engageons dire toujours la v閞it, rien que la v閞it, toute la v閞it ? Nous ne voulons pas qu抩n nous vole les fruits de notre labeur ; mais, par cela m阭e, ne d閏larons-nous pas respecter les fruits du labeur d抋utrui?

De quel droit, en effet, demanderions-nous qu抩n nous trait鈚 d抲ne certaine fa鏾n, en nous r閟ervant de traiter les autres d抲ne fa鏾n tout--fait diff閞ente ? Serions-nous, par hasard, cet "os blanc " des Kirghizes qui peut traiter les autres comme bon lui semble ? Notre simple sentiment d'間alit se r関olte cette id閑.

L掗galit dans les rapports mutuels et la solidarit qui en r閟ulte n閏essairement ? voil l抋rme, la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l抏xistence. Et l掗galit c抏st l掗quit.

En nous d閏larant anarchistes, nous proclamons d抋vance que nous renon鏾ns traiter les autres comme nous ne voudrions pas 阾re trait閟 par eux ; que nous ne tol閞ons plus l抜n間alit qui permettrait quelques-uns d抏ntre nous d抏xercer leur force, ou leur ruse, ou leur habilet, d抲ne fa鏾n qui nous d閜lairait nous-m阭es. Mais l'間alit en tout ? synonyme d'閝uit ? c抏st l抋narchie m阭e. Au diable l抩s blanc qui s抋rroge le droit de tromper la simplicit des autres ! Nous n抏n voulons pas, et nous le supprimerons au besoin. Ce n抏st pas seulement cette trinit abstraite de Loi, de Religion et d扐utorit que nous d閏larons la guerre. Et devenant anarchistes, nous d閏larons guerre tout ce flot de tromperie, de ruse, d抏xploitation, de d閜ravation, de vice d抜n間alit en un mot qu抏lles ont d関ers dans les c渦rs de nous tous. Nous d閏larons guerre leur mani鑢e d抋gir, leur mani鑢e de penser. Le gouvern, le tromp, l抏xploit, la prostitu閑 et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d掗galit. C抏st au nom de l'蒰alit que nous ne voulons plus ni prostitu閑s, ni exploit閟, ni tromp閟, ni gouvern閟.

On nous dira, peut-阾re, on l抋 dit quelquefois : " Mais si vous pensez qu抜l faille toujours traiter les autres comme vous voudriez 阾re trait vous-m阭e, de quel droit userez-vous de la force dans n抜mporte quelle circonstance ? De quel droit braquer des canons contre des barbares, ou des civilis閟, qui envahissent votre pays ? De quel droit d閜oss閐er l抏xploiteur ? De quel droit tuer, non seulement un tyran, mais une simple vip鑢e ? "

De quel droit ? Qu抏ntendez-vous par ce mot baroque emprunt la Loi ? Voulez-vous savoir si j抋urai conscience de bien agir en faisant cela ? Si ceux que j抏stime trouveront que j抋i bien fait ? Est-ce cela que vous demandez ? En ce cas, notre r閜onse est simple.

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu抩n nous tue, nous, comme des b阾es venimeuses, si nous allons faire une invasion au Tonkin ou chez les Zoulous qui ne nous ont jamais fait aucun mal. Nous disons nos fils, nos amis : " Tue-moi si je me mets jamais du parti de l抜nvasion ! "

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu抩n nous d閜oss鑔e, nous, si un jour, mentant nos principes, nous nous emparons, d抲n h閞itage serait-il tomb du ciel pour l抏mployer l抏xploitation des autres.

Certainement oui. Parce que tout homme de c渦r demande l抋vance qu抩n le tue si jamais il devient vip鑢e, qu抩n lui plonge le poignard dans le coeur si jamais il prend la place d抲n tyran d閠r鬾.

Sur cent hommes ayant femmes et enfants, il y en aura quatre-vingt-dix qui, sentant l抋pproche de la folie (la perte du contr鬺e c閞閎ral sur leurs actions), chercheront se suicider de peur de faire du mal ceux qu抜ls aiment. Chaque fois qu抲n homme de c渦r se sent devenir dangereux ceux qu抜l aime, il veut mourir avant de l掙tre devenu.

Un jour, Irkoutsk, un docteur polonais et un photographe sont mordus par un petit chien enrag. Le photographe se br鹟a la plaie au fer rouge, le m閐ecin se borne la caut閞iser. Il est jeune, beau, d閎ordant de vie. Il venait de sortir du bagne auquel le gouvernement l抋vait condamn pour son d関ouement la cause du peuple. Fort de son savoir et surtout de son intelligence, il faisait des cures merveilleuses ; les malades l抋doraient.

Six semaines plus tard, il s'aper鏾it que le bras mordu commence enfler. Docteur lui-m阭e, il ne pouvait s抷 m閜rendre : c掗tait la rage qui venait. Il court chez un ami, docteur exil comme lui. " Vite ! Je t抏n prie, de la strychnine. Tu vois ce bras, tu sais ce que c抏st ? Dans une heure, ou moins, je serais pris de rage, je chercherai te mordre, toi et tes amis, ne perds pas de temps! de la strychnine : il faut mourir. "

Il se sentait devenir vip鑢e : il demandait qu抩n le tu鈚.

L抋mi h閟ita : il voulut essayer un traitement antirabique. A deux, avec une femme courageuse, ils se mirent le soigner... et deux heures apr鑣, le docteur, 閏umant, se jetait sur eux, cherchant les mordre : puis il revenait soi, r閏lamait la strychnine et ragea de nouveau. Il mourut en d抋ffreuses convulsions.

Que de faits semblables ne pourrions-nous pas citer, bas閟 sur notre exp閞ience ! L抙omme de c渦r pr閒鑢e mourir que de devenir la cause de maux pour les autres. Et c抏st pourquoi il aura conscience de bien faire, et l抋pprobation de ceux qu抜l estime le suivra s抜l tue la vip鑢e ou le tyran.

P閞ovskaya et ses amis ont tu le tsar russe. Et l'humanit enti鑢e, malgr sa r閜ugnance du sang vers, malgr ses sympathies, pour un qui avait laiss lib閞er les serfs, leur a reconnu ce droit. Pourquoi ? Non pas qu抏lle ait reconnu l抋cte utile : les trois quarts en doutent encore ; mais parce qu抏lle a senti que pour tout l抩r du monde, Perovskaya et ses amis n抋uraient pas consenti devenir tyrans leur tour. Ceux m阭es qui ignorent le drame en entier sont assur閟 n閍nmoins que ce n掗tait pas l une bravade de jeunes gens, un crime de palais, ni la recherche du pouvoir, c'閠ait la haine de la tyrannie usqu抋u m閜ris de soi-m阭e, jusqu掄 la mort.

" Ceux-l ? s抏st-on dit ? avaient conquis le droit de tuer ", comme on s抏st dit de Louise Michel: " Elle avait le droit de piller ", ou encore : " Eux, ils avaient le droit de voler ", en parlant de ces terroristes qui vivaient de pain sec et qui volaient un million ou deux au tr閟or de Kichineff en prenant, au risque de p閞ir eux-m阭es, toutes les pr閏autions possibles pour d間ager la responsabilit de la sentinelle qui gardait la caisse, ba飋nnette au canon.

Ce droit d抲ser de la force, l'humanit ne le refuse jamais ceux qui l抩nt conquis, que ce droit soit us sur les barricades ou dans l抩mbre d抲n carrefour. Mais, pour que tel acte produise une impression profonde sur les esprits, il faut conqu閞ir ce droit. Sans cela, l抋cte utile ou non resterait un simple fait brutal sans importance pour le progr鑣 des id閑s. On n抷 verrait qu抲n d閜lacement de force, une simple substitution d抏xploiteur un autre exploiteur.

VII

Jusqu掄 pr閟ent, nous avons toujours parle des actions conscientes, r閒l閏hies, de l抙omme (de celles que nous faisons en nous en rendant compte). Mais, c魌 de la vie consciente, nous avons la vie inconsciente, infiniment plus vaste et trop ignor閑 autrefois. Cependant, il suffit d抩bserver la mani鑢e dont nous nous habillons le matin, en nous effor鏰nt de boutonner un bouton que nous savons avoir perdu la veille, ou portant la main pour saisir un objet que nous avons d閜lac nous-m阭es, pour avoir une id閑 de cette vie inconsciente et concevoir la part immense qu抏lle joue dans notre existence.

Les trois quarts de nos rapports avec les autres sont faits de cette vie inconsciente. Notre mani鑢e de parler, de sourire ou de froncer les sourcils, de nous emporter dans la discussion ou de rester calme tout cela nous le faisons sans nous en rendre compte, par simple habitude, soit h閞it閑 de nos anc阾res humains ou pr-humains (voyez seulement la ressemblance de l抏xpression de l抙omme et de l抋nimal quand l抲n et l抋utre se f鈉hent), ou bien acquise, consciemment ou inconsciemment.

Notre mani鑢e d抋gir envers les autres passe ainsi l掗tat d抙abitude. Et l抙omme qui aura acquis le plus d抙abitudes morales, sera certainement sup閞ieur ce bon chr閠ien qui pr閠end 阾re toujours pouss par le diable faire le mal et qui ne peut s抏n emp阠her qu抏n 関oquant les souffrances de l抏nfer ou les joies du paradis.

Traiter les autres comme il aimerait 阾re trait lui-m阭e, passe chez l抙omme et chez les animaux sociables l掗tat de simple habitude ; si bien que g閚閞alement l抙omme ne se demande m阭e pas comment il doit agir dans telle circonstance. Il agit bien ou mal, sans r閒l閏hir. Et ce n抏st que dans des circonstances exceptionnelles, en pr閟ence d抲n cas complexe ou sous l抜mpulsion d抲ne passion ardente, qu抜l h閟ite et que les diverses parties de son cerveau (un organe tr鑣 complexe, dont les parties diverses fonctionnent avec une certaine ind閜endance) entrent en lutte. Alors il se substitue en imagination la personne qui est en face de lui ; il se demande s抜l lui plairait d掙tre traite de la m阭e mani鑢e, et sa d閏ision sera d抋utant plus morale qu抜l sera mieux identifi la personne dont il 閠ait sur le point de blesser la dignit ou les int閞阾s. Ou bien, un ami interviendra et lui dira : " Imagine-toi sa place ; est-ce que tu aurais souffert d掙tre trait par lui comme tu viens de le traiter ? " Et cela suffit.

Ainsi, l抋ppel au principe d掗galit ne se fait qu抏n un moment d抙閟itation, tandis que dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent nous agissons moralement par simple habitude.

On aura certainement remarqu que dans tout ce que nous avons dit jusqu掄 pr閟ent nous n抋vons rien cherche imposer. Nous avons simplement expos comment les choses se passent dans le monde animal et parmi les hommes.

L'蒰lise mena鏰it autrefois les hommes de l抏nfer, pour moraliser, et on sait comment elle y a r閡ssi : elle les d閙oralisait. Le juge menace du carcan, du fouet, du gibet, toujours au nom de ces m阭es principes de sociabilit qu抜l a escamot閟 la Soci閠 ; et il la d閙oralise. Et les autoritaires de toute nuance crient encore au p閞il social l'id閑 que le juge peut dispara顃re de la terre en m阭e temps que le pr阾re.

Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et la condamnation. Nous renon鏾ns m阭e, avec Guyau, toute esp鑓e de sanction, toute esp鑓e d抩bligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire : " Fais ce que tu veux, fais comme tu veux " ? parce que nous sommes persuad閟 que l抜mmense masse des hommes, mesure qu抜ls seront de plus en plus 閏lair閟 et se d閎arrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une certaine direction utile la soci閠, tout comme nous sommes persuad閟 d抋vance que l抏nfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu抜l est n de parents appartenant l抏sp鑓e Homme.

Tout ce que nous pouvons faire, c抏st de donner un conseil ; et encore, tout en le donnant nous ajoutons : " Ce conseil n抋ura de valeur que si tu reconnais toi-m阭e par l抏xp閞ience et l抩bservation qu抜l est bon suivre. "

Quand nous voyons un jeune homme courber le dos et se resserrer ainsi la poitrine et les poumons, nous lui conseillons de se redresser et de tenir la t阾e haute et la poitrine grandement ouverte. Nous lui conseillons d抋valer l抋ir pleins poumons, de les 閘argir, parce que, en cela, il trouvera la meilleure garantie contre la phtisie. Mais, en m阭e temps, nous lui enseignons la physiologie, afin qu抜l connaisse les fonctions des poumons et choisisse lui-m阭e la posture qu抜l saura 阾re la meilleure.

C抏st aussi tout ce que nous pouvons faire en fait de morale. Nous n抋vons que le droit de donner un conseil; auquel nous devons encore ajouter : " Suis-le si tu le trouves bon ".

Mais en laissant chacun le droit d抋gir comme bon lui semble ; en niant absolument la soci閠 le droit de punir qui que ce soit et de quelque fa鏾n que ce soit, pour quelque acte antisocial qu抜l ait commis, nous ne renon鏾ns pas notre capacit d抋imer ce qui nous semble bon, et de ha飏 ce qui nous semble mauvais. Aimer et ha飏 ; car il n抷 a que ceux qui savent ha飏 qui sachent aimer. Nous nous r閟ervons cela, et puisque cela seul suffit chaque soci閠 animale pour maintenir et d関elopper les sentiments moraux, cela suffira d抋utant plus l抏sp鑓e humaine.

Nous ne demandons qu抲ne chose, c抏st 閘iminer tout ce qui, dans la soci閠 actuelle, emp阠he le libre d関eloppement de ces deux sentiments, tout ce qui fausse notre jugement : l'蓆at, l'蒰lise, l扙xploitation ; le juge, le pr阾re, le gouvernant, l抏xploiteur.

Aujourd抙ui, quand nous voyons un Jacques l'蓈entreur 間orger la file dix femmes des plus pauvres, des plus mis閞ables, et moralement sup閞ieures aux trois quarts des riches bourgeoises notre premier sentiment est celui de haine. Si nous le rencontrions le jour o il a 間org cette femme qui voulait se faire payer par lui les six sous de son taudis, nous lui aurions log une balle dans le cr鈔e, sans r閒l閏hir que la balle e鹴 閠 mieux sa place dans le cr鈔e du propri閠aire du taudis.

Mais quand nous nous ressouvenons de toutes les infamies qui l抩nt amen, lui ces meurtres ; quand nous pensons ces t閚鑒res dans lesquelles il r鬱e, hant par des images puis閑s dans des livres immondes ou par des pens閑s souffl閑s par des livres stupides, notre sentiment se d閐ouble. Et le jour o nous saurons Jacques entre les mains d抲n juge qui, lui, a roidement massacr dix fois plus de vies humaines, d抙ommes, de femmes et d抏nfants, que tous les Jacques ; quand nous le saurons entre les mains de ces maniaques froid o de ces gens qui envoient un Borras au bagne pour d閙ontrer aux bourgeois qu抜ls montent la garde autour d抏ux alors toute notre haine contre Jacques l'蓈entreur dispara顃ra. Elle se portera ailleurs. Elle se transforme en haine contre la soci閠 l鈉he et hypocrite, contre ses repr閟entants reconnus. Toutes les infamies d抲n 関entreur disparaissent devant cette s閞ie s閏ulaire d抜nfamies commises au nom de la Loi. C抏st elle que nous ha飐sons.

Aujourd抙ui, notre sentiment se d閐ouble continuellement. Nous sentons que nous tous, nous sommes plus ou moins volontairement ou involontairement les supp魌s de cette soci閠. Nous n抩sons plus ha飏. Osons-nous seulement aimer ? Dans une soci閠 bas閑 sur l抏xploitation et la servitude, la nature humaine se d間rade.

Mais, mesure que la servitude dispara顃ra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de ha飏 et d抋imer, m阭e dans des cas aussi compliqu閟 que celui que nous venons de citer.

Quant notre vie de tous les jours, nous donnons d閖 libre cours , nos sentiments de sympathie ou d抋ntipathie ; nous le faisons d閖 chaque instant. Tous nous aimons la force morale et tous nous m閜risons la faiblesse morale, la l鈉het. A chaque instant, nos paroles, nos regards, nos sourires expriment notre joie la vue des actes utiles la race humaine, de ceux que nous consid閞ons comme bons. A chaque instant, nous manifestons par nos regards et nos paroles la r閜ugnance que nous inspirent la l鈉het, la tromperie, l抜ntrigue, le manque de courage moral. Nous trahissons notre d間o鹴, alors m阭e que sous l抜nfluence d抲ne 閐ucation de "savoir-vivre", c抏st--dire d抙ypocrisie, nous cherchons encore cacher ce d間o鹴 sous des dehors menteurs qui dispara顃ront mesure que des relations d'間alit s掗tabliront entre nous.

Eh bien, cela seul suffit d閖 pour maintenir un certain niveau la conception du bien et du mal et se l抜mpr間ner mutuellement ; cela suffira d抋utant mieux lorsqu抜l n抷 aura plus ni juge ni pr阾re dans la soci閠, ? d抋utant mieux que les principes moraux perdront tout caract鑢e d抩bligation, et seront consid閞閟 comme de simples rapports naturels entre des 間aux.

Et cependant, mesure que ces rapports s掗tablissent, une conception morale encore plus 閘ev閑 surgit dans la soci閠 et c抏st cette conception que nous allons analyser.

VIII

Jusqu掄 pr閟ent, dans toute notre analyse, nous n抋vons fait qu抏xposer de simples principes d'間alit. Nous nous sommes r関olt, et nous avons invit les autres se r関olter contre ceux qui s抋rrogent le droit de traiter autrui comme ils ne voudraient nullement 阾re trait閟 eux-m阭es ; contre ceux qui ne voudraient 阾re ni tromp閟, ni exploit閟, ni brutalis閟, ni prostitu閟, mais qui le font l掗gard des autres. Le mensonge, la brutalit et ainsi de suite, avons-nous dit, sont r閜ugnants, non parce qu抜ls sont d閟approuv閟 par les codes de moralit nous ignorons ces codes ils sont r閜ugnants parce que le mensonge, la brutalit, etc., r関oltent les sentiments d掗galit de celui pour lequel l'間alit n抏st pas un vain mot ; ils r関oltent surtout celui qui est r閑llement anarchiste dans sa fa鏾n de penser et d抋gir.

Mais rien que ce principe si simple, si naturel et si 関ident s抜l 閠ait g閚閞alement appliqu dans la vie constituerait d閖 une morale tr鑣 閘ev閑, comprenant tout ce que les moralistes ont pr閠endu enseigner.

Le principe 間alitaire r閟ume les enseignements des moralistes. Mais il contient aussi quelque chose de plus. Et ce quelque chose est le respect de l抜ndividu. En proclamant notre morale 間alitaire et anarchiste, nous refusons de nous arroger le droit que les moralistes ont toujours pr閠endu exercer celui de mutiler l抜ndividu au nom d抲n certain id閍l qu抜ls croyaient bon. Nous ne reconnaissons ce droit personne ; nous n抏n voulons pas pour nous.

Nous reconnaissons la libert pleine et enti鑢e de l抜ndividu ; nous voulons la pl閚itude de son existence, le d関eloppement libre de toutes les facult閟. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait la morale des religions, lorsqu抜l disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas les religions l抩nt assez fait. Ne craignez m阭e pas leurs passions : dans une soci閠 libre, elles n抩ffriront aucun danger.

Pourvu que vous-m阭e n抋bdiquiez pas votre libert ; pourvu que vous-m阭e ne vous laissiez pas asservir par les autres ; et pourvu qu抋ux passions violentes et antisociales de tel individu vous opposiez vos passions sociales, tout aussi vigoureuses. Alors vous n抋urez rien craindre de la libert (c).

Nous renon鏾ns mutiler l抜ndividu au nom de n抜mporte quel id閍l : tout ce que nous nous resservons, c抏st de franchement exprimer nos sympathies et nos antipathies pour ce que nous trouvons bon ou mauvais. Untel trompe-t-il ses amis ? C抏st sa volont, son caract鑢e ? ? soit ! Eh bien, c抏st notre caract鑢e, c抏st notre volont de m閜riser le menteur ! Et une fois que tel est notre caract鑢e, soyons francs. Ne nous pr閏ipitons pas vers lui pour le serrer sur notre gilet et lui prendre affectueusement la main, comme cela se fait aujourd抙ui ! A sa passion active, opposons la n魌re, tout aussi active et vigoureuse.

燙抏st tout ce que nous avons le droit et le devoir de faire pour maintenir dans la soci閠 le principe 間alitaire. C抏st encore le principe d'間alit, mis en pratique (d).

Tout cela, bien entendu, ne se fera enti鑢ement que lorsque les grandes causes de d閜ravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cess d抏xister. Mais cela peut se faire d閖 en grande partie d鑣 aujourd抙ui. Cela se fait d閖.

Et cependant, si les soci閠閟 ne connaissent que ce principe d掗galit ; si chacun, se tenant un principe d'閝uit marchande, se gardait chaque instant de donner aux autres quelque chose en plus de ce qu抜l re鏾it d抏ux ce serait la mort de la soci閠. Le principe m阭e d'間alit dispara顃rait de nos relations, car pour le maintenir, il faut qu抲ne chose plus grande, plus belle, plus vigoureuse que la simple 閝uit se produise sans cesse dans la vie.

Et cette chose se produit.

Jusqu掄 pr閟ent, l抙umanit n抋 jamais manqu de ces grands c渦rs qui d閎ordaient de tendresse, d抏sprit ou de volont, et qui employaient leur sentiment, leur intelligence ou leur force d抋ction au service de la race humaine, sans rien lui demander en retour.

Cette f閏ondit de l抏sprit, de la sensibilit ou de la volont prend toutes les formes possibles. C抏st le chercheur passionn de la v閞it qui, renon鏰nt tous les autres plaisirs de la vie, s抋donne avec passion la recherche de ce qu抜l croit 阾re vrai et juste, contrairement aux affirmations des ignorants qui l抏ntourent. C抏st l抜nventeur qui vit du jour au lendemain, oublie jusqu掄 la nourriture et touche peine au pain qu抲ne femme qui se d関oue pour lui, lui fait manger comme un enfant, tandis que lui poursuit son invention destin閑, pense-t-il, changer la face du monde. C抏st le r関olutionnaire ardent, auquel les joies de l抋rt, de la science, de la famille m阭e, paraissent 鈖res tant qu抏lles ne sont pas partag閑s par tous et qui travaille r間閚閞er le monde malgr la mis鑢e et les pers閏utions. C抏st le jeune gar鏾n qui, au r閏it des atrocit閟 de l抜nvasion, prenant au mot les l間endes de patriotisme qu抩n lui soufflait l抩reille, allait s抜nscrire dans un corps franc, marchait dans la neige, souffrait de la faim et finissait par tomber sous les balles.

C抏st le gamin de Paris, qui mieux inspir et doue d抲ne intelligence plus f閏onde, choisissant mieux ses aversions et ses sympathies, courait aux remparts avec son petit fr鑢e cadet, restait sous la pluie des obus et mourait en murmurant : " Vive la Commune ! " C抏st l抙omme qui se r関olte la vue d抲ne iniquit, sans se demander ce qui en r閟ultera et, alors que tous plient l'閏hine, d閙asque l抜niquit, frappe l抏xploiteur, le petit tyran de l抲sine, ou le grand tyran d抲n empire. C抏st enfin tous ces d関ouements sans nombre, moins 閏latants et pour cela inconnus, m閏onnus presque toujours, que l抩n peut observer sans cesse, surtout chez la femme, pourvu que l抩n veuille se donner la peine d抩uvrir les yeux et de remarquer ce qui fait le bond de l抙umanit, ce qui lui per- met encore de se d閎rouiller tant bien que mal, malgr l抏xploitation et l抩ppression qu抏lle subit.

Ceux-l forgent, les uns dans l抩bscurit, les autres sur une ar鑞e plus grande, les vrais progr鑣 de l抙umanit. Et l抙umanit le sait. C抏st pourquoi elle entoure leurs vies de respect, de l間endes. Elle les embellit m阭e et en fait les h閞os de ses contes, de ses chansons, de ses romans. Elle aime en eux le courage, la bont, l抋mour et le d関ouement qui manquent au grand nombre. Elle transmet leur m閙oire ses enfants. Elle se souvient de ceux m阭es qui n抩nt agi que dans le cercle 閠roit de la famille et des amis, en v閚閞ant leur m閙oire dans les traditions de famille.

Ceux-l font la vraie moralit, la seule, d抋illeurs, qui soit digne de ce nom le reste n掗tait que de simples rapports d掗galit. Sans ces courages et ces d関ouements, l抙umanit se serait abrutie dans la vase des calculs mesquins. Ceux-l, enfin, pr閜arant la moralit de l抋venir, celle qui viendra lorsque, cessant de compter, nos enfants grandiront dans l抜d閑 que le meilleur usage de toute chose, de toute 閚ergie, de tout courage, de tout amour, est l o le besoin de cette force se sent le plus vivement.

Ces courages, ces d関ouements ont exist de tout temps. On les rencontre chez tous les animaux. On les rencontre chez l抙omme, m阭e pendant les 閜oques de plus grand abrutissement.

Et, de tout temps, les religions ont cherch se les approprier, en battre monnaie leur propre avantage. Et si les religions vivent encore, c抏st parce que part l抜gnorance elles ont de tout temps fait appel pr閏is閙ent ces d関ouements, ces courages. C抏st encore eux que font appel les r関olutionnaires surtout les r関olutionnaires socialistes.

Quant les expliquer, les moralistes religieux, utilitaires et autres, sont tomb閟, leur 間ard, dans les erreurs que nous avons d閖 signal閑s. Mais il appartient ce jeune philosophe, Guyau ce penseur, anarchiste sans le savoir d抋voir indiqu la vraie origine de ces courages et de ces d関ouements, en dehors de toute force mystique, en dehors de tous calculs mercantiles bizarrement imagin閟 par les utilitaires de l掗cole anglaise. L o la philosophie kantienne, positiviste et 関olutionniste ont 閏hou, la philosophie anarchiste a trouv le vrai chemin.

Leur origine, a dit Guyau, c抏st le sentiment de sa propre force. C抏st la vie qui d閎orde, qui cherche se r閜andre. " Sentir int閞ieurement ce qu抩n est capable de faire, c抏st par l m阭e prendre la premi鑢e conscience de ce qu抩n a le devoir de faire ".

Le sentiment moral du devoir, que chaque homme a senti dans sa vie et que l抩n a cherch expliquer par tous les mysticismes. " Le devoir n抏st autre chose qu抲ne surabondance de vie qui demande s抏xercer, se donner ; c抏st en m阭e temps le sentiment d抲ne puissance ".

Toute force qui s抋ccumule cr閑 une pression sur les obstacles places devant elle. Pouvoir agir, c抏st devoir agir. Et toute cette " obligation " morale dont on a tant parl et 閏rit, d閜ouill閑 de tout mysticisme, se r閐uit ainsi cette conception vraie : la vie ne peut se maintenir qu掄 condition de se r閜andre.

" La plante ne peut pas s抏mp阠her de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c抏st mourir. N抜mporte, la s鑦e monte toujours ! " conclut le jeune philosophe anarchiste.

Il en est de m阭e pour l掙tre humain lorsqu抜l est en plein de force et d掗nergie. La force s抋ccumule en lui. Il r閜and sa vie. Il donne sans compter sans cela il ne vivrait pas. Et s抜l doit p閞ir, comme la fleur en s掗panouissant ? n抜mporte ! La s鑦e monte, si s鑦e il y a.

Sois fort ! D閎orde d掗nergie passionnelle et intellectuelle ? et tu d関erseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d抋ction ! ? Voil quoi se r閐uit tout l抏nseignement moral, d閜ouill des hypocrisies de l抋sc閠isme oriental.

IX

Ce que l抙umanit admire dans l抙omme vraiment moral, c抏st sa force, c抏st l抏xub閞ance de la vie, qui le pousse donner son intelligence, ses sentiments, ses actes, sans rien demander en retour.

L抙omme fort de pens閑, l抙omme qui d閎orde de vie intellectuelle, cherche naturellement se r閜andre. Penser, sans communiquer sa pens閑 aux autres, n抋urait aucun attrait. Il n抷 a que l抙omme pauvre d抜d閑s qui, apr鑣 en avoir d閚iche une avec peine, la cache soigneusement pour lui apposer plus tard l抏stampille de son nom. L抙omme fort d抜ntelligence d閎orde de pens閑s : il les s鑝e pleines nains. Il souffre s抜l ne peut les partager, les semer aux quatre vents : c'est l sa vie.

Il en est de m阭e pour le sentiment. " Nous ne sommes pas assez pour nous-m阭es : nous avons plus de larmes qu抜l n抏n faut pour nos propres souffrances, plus de joies en r閟erve que n抏n justifie notre propre existence ", a dit Guyau, r閟umant ainsi toute la question de moralit en quelques lignes si justes, prises sur la nature. L掙tre solitaire souffre, il est pris d抲ne certaine inqui閠ude, parce qu抜l ne peut partager sa pens閑, ses sentiments avec les autres. Quand on ressent un grand plaisir, on voudrait faire savoir aux autres qu抩n existe, qu抩n sent, qu抩n aime, que l抩n vit, qu抩n lutte, que l抩n combat.

En m阭e temps, nous sentons le besoin d抏xercer notre volont, notre force d抋ction. Agir, travailler est devenu un besoin pour l抜mmense majorit des hommes ; si bien que lorsque des conditions absurdes 閘oignent l抙omme ou la femme du travail utile, ils inventent es travaux, des obligations futiles et insens閑s pour ouvrir un champ quelconque leur force d抋ction. Ils inventent n抜mporte quoi une th閛rie, une religion, un " devoir social ", pour se persuader qu抜ls font quelque chose d抲tile. Quand ils dansent, c抏st pour la charit ; quand ils se ruinent par leurs toilettes, c抏st pour maintenir l抋ristocratie sa hauteur ; quand ils ne font rien du tout, c抏st par principe.

" On a besoin d抋ider autrui, de donner son coup d'閜aule au coche qu抏ntra頽e p閚iblement l抙umanit ; en tout cas on bourdonne autour ", dit Guyau. Ce besoin de donner son coup d掗paule est si grand qu抩n le retrouve chez tous les animaux sociables, si inf閞ieurs qu抜ls soient. Et toute cette immense activit qui chaque jour se d閜ense si inutilement en politique, qu抏st-ce, sinon le besoin de donner son coup d'閜aule au coche ou de bourdonner autour ?

Certainement, cette " f閏ondit de la volont ", cette soif d抋ction quand elle n抏st accompagn閑 que d抲ne sensibilit pauvre et d抲ne intelligence incapable de cr閑r, ne donnera qu抲n Napol閛n 1er ou un Bismarck des toqu閟 qui voulaient faire marcher le monde rebours. D抋utre part, une f閏ondit de l抏sprit, d閚u閑 cependant de sensibilit bien d関elopp閑, donnera ces fruits secs, les savants qui ne font qu抋rr阾er le progr鑣 de la science. Et enfin la sensibilit non guid閑 par une intelligence assez vaste produira ces femmes pr阾es tout sacrifier une brute quelconque sur laquelle elles versent tout leur amour.

Pour 阾re r閑llement f閏onde, la vie doit 阾re en intelligence, en sentiment et en volont la fois. Mais alors, cette f閏ondit dans toutes les directions c抏st la vie : la seule chose qui m閞ite ce nom. Pour un moment de cette vie, ceux qui l抩nt entrevue donnent des ann閑s d抏xistence v間閠ative. Sans cette vie d閎ordante, on n抏st qu抲n vieillard avant l掆ge, un impuissant, une plante qui se dess鑓he sans jamais avoir fleuri.

" Laissons aux pourritures fin de si鑓le cette vie qui n抏n est pas une " s掗crie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de s鑦e qui veut vivre et semer la vie autour d抏lle. Et chaque fois qu抲ne soci閠 tombe en pourriture, une pouss閑 venue de cette jeunesse brise les vieux moules 閏onomiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu抜mporte si untel ou untel tombe dans la lutte ! La s鑦e monte toujours. Pour lui, vivre c抏st fleurir, quelles qu抏n soient les cons閝uences! Il ne les regrette pas.

Mais, sans parler des 閜oques h閞o飍ues de l抙umanit, et en prenant la vie de tous les jours est-ce une vie que de vivre en d閟accord avec son id閍l ?

De nos jours, on entend dire souvent que l抩n se moque de l抜d閍l. Cela se comprend. On a si souvent confondu l'id閍l avec la mutilation bouddhiste ou chr閠ienne, on a si souvent employ ce mot pour tromper les na飂s, que la r閍ction est n閏essaire et salutaire. Nous aussi, nous aimerions remplacer ce mot " id閍l ", couvert de tant de souillures, par un mot nouveau plus conforme aux id閑s nouvelles.

Mais, quel que soit le mot, le fait est l : chaque 阾re humain a son id閍l. Bismark a le sien, si fantastique qu抜l soit : le gouvernement par le fer et le feu. Chaque bourgeois a le sien, ne serait-ce que la baignoire d抋rgent de Gambetta, le cuisinier Trompette, et beaucoup d抏sclaves pour payer Trompette et la baignoire sans trop se faire tirer l抩reille.

Mais c魌 de ceux-l, il y a l掙tre humain qui a con鐄 un id閍l sup閞ieur. Une vie de brute ne peut pas le satisfaire. La servilit, le mensonge, le manque de bonne foi, l抜ntrigue, l抜n間alit dans les rapports humains le r関oltent. Comment peut-il devenir servile, menteur intrigant, dominateur son tour ? Il entrevoit combien la vie serait belle si des rapports meilleurs existaient entre tous ; il se sent la force de ne pas manquer, lui, 閠ablir ces meilleurs rapports avec ceux qu抜l rencontrera dans son chemin. Il con鏾it ce que l抩n a appelle l抜d閍l.

D抩 vient cet id閍l ? Comment se fa鏾nne-t-il, par l'h閞閐it d抲ne part et les impressions de la vie d抋utre part ? Nous le savons peine. Tout au plus pourrions-nous en faire dans nos biographies, une histoire plus ou moins vraie. Mais il est l variable, progressif, ouvert aux influences du dehors, mais toujours vivant. C抏st une sensation inconsciente en partie, de ce qui donnera la plus grande somme de vitalit, la jouissance d掙tre.

Eh bien, la vie n抏st vigoureuse, f閏onde, riche en sensations, qu掄 condition de r閜ondre cette sensation de l抜d閍l. Agissez contre cette sensation et vous sentez votre vie se d閐oubler ; elle n抏st plus une, elle perd de sa vigueur. Manquez souvent votre id閍l, et vous finissez par paralyser votre volont, votre force d抋ction. Bient魌 vous ne retrouverez plus cette vigueur, cette spontan閕t de d閏ision que vous connaissiez jadis. Vous 阾es bris.

Rien de myst閞ieux l-dedans, une fois que vous envisagez l抙omme comme un compos de centres nerveux et c閞閎raux agissant ind閜endamment. Flottez entre les divers sentiments qui luttent en vous et vous arriverez bient魌 rompre l抙armonie de l抩rganisme, vous serez un malade sans volont. L'intensit de la vie baissera et vous aurez beau chercher des compromis, vous ne serez plus l掙tre complet, fort, vigoureux que vous 閠iez lorsque vos actes se trouvaient en accord avec les conceptions id閍les de votre cerveau.

X

Et maintenant, disons, avant de terminer, un mot de ces deux termes, issus de l掗cole anglaise, altruisme et 間o飐me, dont on nous 閏orche continuellement les oreilles.

Jusqu掄 pr閟ent nous n抏n avons m阭e pas parl dans cette 閠ude. C抏st que nous ne voyons m阭e pas la distinction que les moralistes anglais ont cherch introduire.

Quand nous disons : " Traitons les autres comme nous voulons 阾re trait閟 nous-m阭es" est-ce de l掗go飐me ou de l抋ltruisme que nous recommandons ? Quand nous nous 閘evons plus haut et que nous disons : " Le bonheur de chacun est intimement li au bonheur de tous ceux qui l抏ntourent. On peut avoir par hasard quelques ann閑s de bonheur relatif dans une soci閠 bas閑 sur le malheur des autres mais ce bonheur est b鈚i sur le sable. Il ne peut pas durer, la moindre des choses suffit pour le briser; et il est mis閞ablement petit en comparaison du bonheur possible dans une soci閠 d'間aux. Aussi, chaque fois que tu viseras le bien de tous, tu agiras bien " ; quand nous disons cela, est-ce de l抋ltruisme ou de l掗go飐me que nous pr阠hons ? Nous constatons simplement un fait.

Et quand nous ajoutons, en paraphrasant une parole de Guyau : " Sois fort ; sois grand dans tous tes actes ; d関eloppe ta vie dans toutes les directions ; sois aussi riche que possible en 閚ergie, et pour cela sois l掙tre le plus social et le plus sociable, si tu tiens jouir d抲ne vie pleine, enti鑢e et f閏onde. Guid toujours par une intelligence richement d関elopp閑, lutte, risque, le risque a ses jouissances immenses jette tes forces sans les compter, tant que tu en as, dans tout ce que tu sentiras 阾re beau et grand et alors tu auras joui de la plus grande somme possible de bonheur. Sois un avec les masses, et alors, quoi qu抜l t抋rrive dans la vie, tu sentiras battre avec toi pr閏ise- ment les c渦rs que tu estimes, et battre contre toi ceux que tu m閜rises ! " Quand nous disons cela, est-ce de l抋ltruisme ou de l'間o飐me que nous enseignons ?

Lutter, affronter le danger ; se jeter l抏au pour sauver, non seulement un homme, mais un simple chat ; se nourrir de pain sec pour mettre fin aux iniquit閟 qui vous r関oltent ; se sentir d抋ccord avec ceux qui m閞itent d掙tre aim閟, se sentir aim par eux pour un philosophe infirme, tout cela est peut-阾re un sacrifice, mais pour l抙omme et la femme pleins d掗nergie, de force, de vigueur, de jeunesse, c抏st le plaisir de se sentir vivre.

Est-ce de l掗go飐me ? Est-ce de l抋ltruisme ?

En g閚閞al, les moralistes qui ont b鈚i leurs syst鑝es sur une opposition pr閠endue entre les sentiments 間o飐tes et les sentiments altruistes, ont fait fausse route. Si cette opposition existait en r閍lit, si le bien de l抜ndividu 閠ait r閑llement oppos celui de la soci閠, l抏sp鑓e humaine n抋urait pu exister ; aucune esp鑓e animale n抋urait pu atteindre son d関eloppement actuel. Si les fourmis ne trouvaient un plaisir intense travailler toutes, pour le bien-阾re de la fourmili鑢e, la fourmili鑢e n抏xisterait pas, et la fourmi ne serait pas ce qu抏lle est aujourd抙ui : l掙tre le plus d関elopp parmi les insectes, un insecte dont le cerveau, peine perceptible sous le verre grossissant, est presque aussi puissant que le cerveau moyen de l抙omme. Si les oiseaux ne trouvaient pas un plaisir intense dans leurs migrations, dans les soins qu抜ls donnent 閘ever leur prog閚iture, dans l抋ction commune pour la d閒ense de leurs soci閠閟 contre les oiseaux rapaces, l抩iseau n抋urait pas atteint le d関eloppement auquel il est arriv. Le type de l抩iseau aurait r閠rograd, au lieu de progresser.

Et quand Spencer pr関oit un temps o le bien de l抜ndividu se confondra avec le bien de l抏sp鑓e, il oublie une chose : c抏st que si les deux n抋vaient pas toujours 閠 identiques, l掗volution m阭e du r鑗ne animal n抋urait pu s抋ccomplir.

C抏st qu抜l y a eu de tout temps, c抏st qu抜l s抏st toujours trouv, dans le monde animal comme dans l抏sp鑓e humaine, un grand nombre d抜ndividus qui ne comprenaient pas que le bien de l抜ndividu et celui de l抏sp鑓e sont, au fond, identiques. Ils ne comprenaient pas que vivre d抲ne vie intense 閠ant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensit de la vie dans la plus grande sociabilit, dans la plus parfaite identification de soi-m阭e avec tous ceux qui l抏ntourent.

Mais ceci n'閠ait qu抲n manque d抜ntelligence, un manque de compr閔ension. De tout temps il y a eu des hommes born閟 ; de tout temps il y a eu des imb閏iles. Mais jamais, aucune 閜oque de l'histoire, ni m阭e de la g閛logie, le bien de l抜ndividu n抋 閠 oppos celui de la soci閠. De tout temps ils restaient identiques, et ceux qui l抩nt le mieux compris ont toujours joui de la vie la plus compl鑤e.

La distinction entre l'間o飐me et l抋ltruisme est donc absurde nos yeux. C抏st pourquoi nous n抋vons rien dit, non plus, de ces compromis que l抙omme, en croire les utilitariens, ferait toujours entre ses sentiments 間o飐tes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n抏xistent pas pour l抙omme convaincu.

Ce qui existe c抏st que r閑llement, dans les conditions actuelles, alors m阭e que nous cherchons vivre conform閙ent nos principes 間alitaires, nous les sentons froiss閟 chaque pas. Si modestes que soient notre repos et notre lit, nous sommes encore des Rothschild en comparaison de celui qui couche sous les ponts et qui manque si souvent de pain sec. Si peu que nous donnions aux jouissances intellectuelles et artistiques, nous sommes encore des Rothschild en comparaison des millions qui rentrent le soir, abrutis par le travail manuel, monotone et lourd, qui ne peuvent pas jouir de l抋rt et de la science et mourront sans jamais avoir connu ces hautes jouissances.

Nous sentons que nous n抋vons pas pousse le principe 間alitaire jusqu抋u bout. Mais nous ne voulons pas faire de compromis avec ces conditions. Nous nous r関oltons contre elles. Elles nous p鑣ent. Elles nous rendent r関olutionnaires. Nous ne nous accommodons pas de ce qui nous r関olte. Nous r閜udions tout compromis, tout armistice m阭e, et nous nous promettons de lutter outrance contre ces conditions.

Ceci n抏st pas un compromis ; et l抙omme convaincu n抏n veut pas qui lui permette de dormir tranquille en attendant que cela change de soi-m阭e.

Nous voil enfin au bout de notre 閠ude.

Il y a des 閜oques, avons-nous dit, o la conception morale change tout fait. On s抋per鏾it que ce que l抩n avait consid閞 comme moral est de la plus profonde immoralit. Ici, c掗tait une coutume, une tradition v閚閞閑, mais immorale dans le fond. L, on ne trouve qu抲ne morale faite l抋vantage d抲ne seule classe. On les jette par-dessus bord, et l抩n s掗crit : " A bas la morale !On se fait un devoir de faire des actes immoraux.

Saluons ces 閜oques. Ce sont des 閜oques de critique. Elles sont le signe le plus s鹯 qu抜l se fait un grand travail de pens閑 dans la soci閠. C抏st l掗laboration d抲ne morale sup閞ieure.

Ce que sera cette morale, nous avons cherch le formuler en nous basant sur l掗tude de l抙omme et des animaux. Et nous avons vu la morale qui se dessine d閖 dans les id閑s des masses et des penseurs.

Cette morale n抩rdonnera rien. Elle refusera absolument de modeler l抜ndividu selon une id閑 abstraite, comme elle refusera de le mutiler par la religion, la loi et le gouvernement. Elle laissera la libert pleine et enti鑢e l抜ndividu. Elle deviendra une simple constatation de faits, une science.

Et cette science dira aux hommes : si tu ne sens pas en toi la force, si les forces sont justes, ce qu抜l faut pour maintenir une vie gris鈚re, monotone, sans fortes impressions, sans grandes jouissances, mais aussi sans grande souffrance, eh bien, tiens-t抏n aux simples principes de l'閝uit 間alitaire. Dans des relations 間alitaires, tu trouveras, tout prendre, la plus grande somme de bonheur possible, 閠ant donn閑s tes forces m閐iocres.

燤ais si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie enti鑢e, pleine, d閎ordante c抏st--dire conna顃re la plus grande jouissance qu抲n 阾re vivant puisse d閟irer sois fort, sois grand, sois 閚ergique dans tout ce que tu feras.

S鑝e la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c抏st t抋vilir, te rapetisser, te reconna顃re faible d抋vance, faire comme l抏sclave du harem qui se sent inf閞ieur son ma顃re. Fais-le si cela te pla顃, mais alors sache d抋vance que l抙umanit te consid閞era petit, mesquin, faible, et te traitera en cons閝uence. Ne voyant pas ta force, elle te traitera comme un 阾re qui m閞ite la compassion de la compassion seulement. Ne t抏n prends pas l抙umanit, si toi-m阭e tu paralyses ainsi ta force d抋ction.

Sois fort au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquit et que tu l抋uras comprise, une iniquit dans la vie, un mensonge dans, la science, ou une souffrance impos閑 par un autre, r関olte-toi contre l抜niquit, le mensonge et l抜njustice. Lutte ! La lutte c抏st la vie d抋utant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras v閏u, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des ann閑s de v間閠ation dans la pourriture du marais.

Lutte pour permettre tous de vivre de cette vie riche et d閎ordante, et sois s鹯 que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grande que tu n抏n trouverais pas de pareilles dans aucune autre activit. C抏st tout ce que peut te dire la science de la morale. A toi de choisir.

(c) De tous les auteurs modernes, Ibsen, qu抩n lira bient魌 en France avec passion, comme on le lit en Angleterre, a le mieux formul ces id閑s dans ses drames. C抏st encore un anarchiste sans le savoir.

(d) Nous entendons d閖 dire : " Et l抋ssassin ? Et celui qui d閎auche les enfants ? " A cela notre r閜onse est courte. L抋ssassin qui tue simplement par soif de sang est extr阭ement rare. C抏st un malade gu閞ir ou 関iter. Quant au d閎auch, veillons d抋bord ce que la soci閠 ne pervertisse pas les sentiments de nos enfants, alors nous n抋urions rien craindre de ces messieurs.

Pierre Kropotkine