Jonathan Swift

L'ART DU MENSONGE POLITIQUE

L'âme est de la nature d'un miroir planocylindrique; un Dieu tout puissant a fait le côté plat de ce miroire et ensuite le démon a fait l'autre côté qui a une forme cylindrique. Le côté plat représente les objets au naturel et tels qu'ils sont véritablement; mais le côté cylindrique doit nécessairement, selon les règles de la catoptique, représenter les vrais objets faux et les faux objets vrais. Que le cylindre étant beaucoup plus grand et plus large, reçoit et assemble sur sa surface une plus grande quantité de rayons visuels : que par conséquent tout l'art et le succès du mensonge politique dépend du côté cylindrique de l'âme.

Après avoir bien considéré la vaste étendue de la surface cylindrique de l'âme et le grand penchant qu'ont tous les hommes de ces derniers temps à croire les mensonges, je suis persuadé que LE MOYEN LE PLUS EFFICACE POUR COMBATTRE ET DÉTRUIRE UN MENSONGE EST DE LUI OPPOSER UN AUTRE MENSONGE.

Le penchant de l'âme vers la malice est un effet de l'amour-propre ou du plaisir et de la satisfaction secrète que nous avons de trouver les hommes plus méchants, plus lâches, plus méprisables et plus malheureux que nous-mêmes : et la passion qui nous entraîne vers le merveilleux, procède de l'inactivité de l'âme ou de son incapacité à être mue par les choses vulgaires ou communes et y prendre le moindre plaisir. Le mensonge politique est l'art de convaincre le peuple, l'art de lui faire accroire des faussetés salutaires et cela pour quelque bonne fin.

Il faut plus d'art pour convaincre le peuple d'une vérité salutaire que pour lui faire accroire et recevoir une fausseté salutaire.

Une abondance de mensonges politiques est une marque certaine de la liberté anglaise. Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge de calomnie, le mensonge d'addition ou d'augmentation, le mensonge de translation. Le mensonge d'addition donne à un grand personnage plus de réputation qu'il ne lui en appartient et cela pour le mettre en état de servir à quelque bonne fin ou à quelque dessein qu'on a en vue. Le mensonge de détraction, de médisance, de calomnie, ou le mensonge diffamatoire, est celui par lequel on dépouille quelque grand homme de la réputation qu'il s'est acquise à juste titre de peur qu'il ne s'en serve au détriment du public. Enfin, le mensonge de translation est celui qui transfère le mérite d'une bonne action d'un homme à un autre homme.

Quand on attribue à quelqu'un une chose qui ne lui appartient point, il faut concerter le mensonge, de façon que la chose ne soit pas directement contraire et opposée aux qualités connues de la personne : par exemple, un menteur politique, pour peu qu'il sache son métier, n'ira pas dire en parlant d'une assemblée de protestants, que le Roi de France y était présent; ni qu'à l'exemple de la Reine Elisabeth, il restitue à ses sujets le surplus des taxes; il n'ira pas dire non plus que l'Empereur paye deux mois d'avance à ses troupes, ni que les Hollandais payent plus que leur quote-part; il ne présentera pas la même personne comme zélée, en même temps pour entretenir une armée sur pied et pour la liberté publique.

S'il est absolument nécessaire de donner à quelqu'un de bonnes qualités accessoires pour lui faire honneur d'un mérite qu'il n'a pas, il faut apprendre à ne pas les lui donner "in extremo gradu", au souverain degré. Par exemple, s'il s'agit d'un avare que vous voulez faire passer pour généreux, n'allez pas lui faire donner tout d'un coup cinq mille livres; c'est une générosité, une charité, une dépense dont il n'est pas capable; vingt ou trente livres suffiront d'abord, c'en est bien assez pour lui. Est-il question d'un homme dont l'ingratitude envers ses bienfaiteurs n'est que trop connue, ne venez pas nous dire qu'il récompense un pauvre de quelque service, ou de quelque bon office qu'il en a reçu il y a trente ans; la chose n'est pas probable et nous ne la pouvons croire; mais supposez-le reconnaissance envers un homme qui lui a déjà rendu quelques services et qui est en état de lui en rendre encore d'autres plus essentiels, pour lors votre mensonge trouvera quelque créance. De même, si vous parlez d'un homme dont le courage personnel est suspect, n'en faites pas d'abord un foudre de guerre qui enfonce et chasse devant lui des escadrons entiers; donnez-lui seulement le mérite d'un homme turbulent qui excide du bruit dans les compagnies où il se trouve et qui jette une bouteille à la tête de son adversaire.

Par mensonge merveilleux, j'entends tout ce qui passe les degrés ordinaires de vraisemblance. Par rapport au peuple, le meurveilleux se divise en deux espèces : celui qui sert à épouvanter et à imprimer la terreur, et celui qui anime et encourage, qui sont, l'un et l'autre, extrêmement utiles lorsqu'on sait les employer dans les occasions où ils conviennent. Quant au mensonge dont on se sert pour jeter l'épouvante et imprimer la terreur : une de ses règles est qu'il ne faut pas montrer trop souvent au peuple des objets terribles, de peur qu'ils ne lui deviennent familiers et qu'il ne s'y accoutume. Il est absolument nécessaire qu'on serve une fois l'an, du Roi de France et du Prétendant pour épouvanter le peuple anglais, mais il fait après cela remettre les ours à l'attache jusqu'à un an.

Un mensonge d'épreuve est comme une première charge qu'on met dans une pièce d'artillerie pour l'essayer; c'est un mensonge qu'on lâche à propos pour sonder la crédulité de ceux à qui on les débite. Tels sont certains points de la créance des sectes que l'on peut regarder comme des articles d'épreuve: proposez-les à quelqu'un, s'il y mord et s'il les gobe une fois, vous êtes sûrs qu'il digérera toute autre chose que vous lui proposerez. C'est pour cela que le parti des "Wighs" se conduit sagement en éprouvant quelquefois la crédulité du peuple par des choses incroyables pour se mettre en état de juger plus sûrement jusqu'à quel point on peut lui en imposer et de quel fardeau ils pourront le charger dans la suite.

Les mensonges de promesse que font les grands, les personnes riches et puissantes, les Seigneurs, ceux qui sont en place, se connaissent à la manière : ils vous mettent la main sur l'épaule, ils vous embrassent, ils vous serrent, ils sourient, ils se plient en vous saluant; ce sont autant de marques qui doivent vous faire connaître qu'ils vous trompent et qu'ils vous en imposent. Vous reconnaîtrez de même leurs mensonges en matière de faits, aux serments excessifs qu'ils vous font à plusieurs reprises.

Lequel des deux partis, des "Wighs" ou des "Tories", est-il le plus habile est le plus versé dans l'art du mensonge politique ? J'avoue que c'est quelquefois l'un, quelquefois l'autre, dont les mensonges politiques sont mieux reçus et trouvent plus de créances, mais je reconnais toujours qu'ils ont, l'un et l'autre, de grands génies parmi eux. J'attribue les mauvais succès des uns et des autres à la trop grande quantité de mauvaises marchandises qu'ils veulent débiter tout à la fois : CE N'EST PAS LE MEILLEUR MOYEN D'EN FAIRE ACCROIRE AU PEUPLE QUE DE VOULOIR LUI EN FAIRE AVALER BEAUCOUP TOUT D'UN COUP; quand il y a trop de vers à l'hameçon, il est difficile d'attraper des goujons.

IL FAUT QUE LE PARTI QUI VEUT RÉTABLIR SON CRÉDIT ET SON AUTORITÉ S'ACCORDE À NE RIEN DIRE ET Ã NE RIEN PUBLIER PENDANT TROIS MOIS, QUI NE SOIT VRAI ET RÉEL. C'EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ACQUÉRIR LE DROIT DE DÉBITER DES MENSONGES LES SIX MOIS SUIVANTS. Mais j'avoue qu'il est presque impossible de trouver des gens capables d'exécuter ce projet.

IL N'Y A POINT D'HOMMES QUI DÉBITE ET RÉPANDE UN MENSONGE AVEC AUTANT DE GRÂCE QUE CELUI QUI LE CROIT. La règle de la société doit être d'inventer chaque jour un mensonge, quelquefois deux et dans le choix de ces mensonges, il faut avoir égard et faire attention au temps qu'il fait et à la saison où l'on est: les mensonges pour épouvanter et imprimer la terreur font des merveilles et produisent de grands effets dans les mois de novembre et de décembre, mais ils ne font pas si bien et n'ont pas tant d'efficacité en mai et en juin, à moins que les vents d'Est ne règnent alors.

Il faut qu'il y ait une peine ou amende imposée à quiconque parlera d'autre chose que du mensonge du jour.

Jonathan Swift

1667-1745